Notre quinzaine : Le masque et le prochain

Publié le 10 Sep 2020
Notre quinzaine : Le masque et le prochain L'Homme Nouveau

Désormais, nous sommes donc appelés à être masqués en permanence. C’est le cas dans beaucoup de grandes villes de France et, sans nul doute, cette obligation va s’étendre à l’ensemble du pays. Masqués au travail ; masqués dans la rue ; masqués dans les transports en commun ; masqués dans les églises ; masqués lors des réunions amicales ou les rencontres sportives, les sorties scoutes et les concours de pétanque. Masqués encore et toujours ! C’est la nouvelle litanie de notre époque, la « prière » publique du laïcisme hygiéniste qui, chaque jour, s’élève pour conjurer le mal.

Qu’il faille lutter contre la Covid-19, personne n’en disconvient. Que le port du masque fasse partie de l’attirail de protection, nous sommes tout prêts à le croire. Depuis longtemps, l’ensemble du personnel hospitalier travaille ainsi. Mais, désormais, la maladie n’est plus le seul adversaire. Notre prochain devient un suspect en permanence, un ennemi en puissance, un danger perpétuel. Nous ne sommes pas seulement devant l’extension du domaine de l’hygiène à l’ensemble de la vie sociale, la transformation du pays en un vaste hôpital permanent. Plus profondément, nous sommes confrontés à une mise en cause particulièrement pernicieuse de la nature sociale de l’homme. Derrière le masque, dont l’utilité n’est pas remise en question tant qu’il s’agit de protéger les personnes âgées ou celles particulièrement fragiles, se profile en fait le triomphe de l’individualisme le plus sournois. L’ennemi, c’est l’autre. À défaut de pouvoir l’éliminer, il s’agit de s’en prémunir.

Un horizon qui se rétrécit

Faut-il s’en étonner ? Pas vraiment ! Une société fondée sur le primat de l’individu (au sens strict, donc, une non-société) ne peut avoir pour horizon que la recherche effrénée du plaisir et des biens matériels qui le procurent. Le philosophe Claude Polin le remarquait déjà naguère : « Quand on n’a d’autre maître que soi, on n’a d’autres maîtres que ses passions1. » Celles-ci constituent la règle ultime, la seule loi qui s’impose vraiment. Et elles ne s’épanouissent vraiment que dans la recherche des biens matériels dont la possession révèle le plus l’individu à lui-même. J’accumule, je profite, je jouis, donc je suis !

Mais, confronté aux conséquences d’un virus qui lui échappe, l’individu voit son horizon se rétrécir. Tout d’un coup, la mort se rappelle à lui. Gommée de ses préoccupations quotidiennes, renvoyée dans ses foyers au nom des victoires du progrès, elle s’est pourtant à nouveau présentée sans carton d’invitation. Détachée de toute portée eschatologique, il s’agit d’une mort creuse, vide, sans raison ni espérance.

Elle avait pourtant déjà frappé et marqué les esprits lors des attentats terroristes islamistes de 2015. Le 2 septembre s’est justement ouvert le procès des attaques contre Charlie Hebdo, une policière à Montrouge et l’Hyper Cacher de Vincennes. Il devrait se tenir jusqu’au 10 novembre prochain. Là aussi, l’effroyable ravage de la mort avait sidéré nos contemporains, les laissant sans autre recours que de manifester en se réclamant du nom d’un journal satirique, au point que le sociologue Emmanuel Todd avait parlé de « fièvre Charlie ». Nous avions alors analysé cette situation en faisant appel à des voix hors du politiquement correct, de France et de l’étranger, dans un petit livre collectif qui n’a finalement rien perdu de sa pertinence2.

Du travail pour plusieurs générations

Sidération face aux attentats terroristes ou réactions à la Covid-19, ces situations révèlent finalement la faillite de la civilisation matérialiste issue de la modernité ! À force d’aller contre la Création et donc le Créateur, de nier les exigences de la nature humaine, elle semble n’avoir d’autres recours que de se prémunir de l’autre sous prescription étatique. On semble arriver au bout de la logique individualiste : de son exaltation à la réduction de l’autre au rang d’ennemi. La modernité dans sa phase tardive agonise. Nous ne nous en plaindrons pas. Le matérialisme ne suffit plus à calmer les angoisses du monde. À vrai dire, ce n’est pas nouveau. Et, nous, que faisons-nous ? Les chrétiens peuvent-ils se contenter de rester masqués dans l’attente de la fin de cette civilisation ? Il est plus que temps de prêcher à nouveau l’espérance chrétienne, de redire la vérité sur les fins dernières, de redonner le Christ aux hommes. Il est plus que temps de recréer aussi les exigences d’un ordre juste offrant cette tranquillité permettant à l’homme de parvenir à sa vraie fin. Il y a là du travail pour plusieurs générations. Raison de plus pour commencer dès maintenant.

1. Le Totalitarisme, 1982, p. 111.
2. Face à la fièvre Charlie, Éd. de L’Homme Nouveau, 124 p., 9 €.

Ce contenu pourrait vous intéresser

Éditorial80 ans de L’Homme Nouveau

Dans l’action de grâces : un anniversaire et un nouveau départ

80 ans de L’Homme Nouveau | L’Homme Nouveau célébrera son 80e anniversaire au mois de décembre prochain. Par des festivités, un feu d’artifice et un colloque ? Par un banquet, voir une flashmob ? Nous voulons surtout rendre grâce. Aussi souhaitons-nous faire célébrer 80 messes, comme autant de bougies qui symbolisent notre prière et qui diront à Dieu, bien mieux que nos mots humains, nos remerciements.

+

homme nouveau 80 ans
Éditorial

Notre quinzaine : Romanité et transmission

Éditorial de Philippe Maxence (n° 1862) | Alors que le voyage de Léon XIV en France bat son plein, L’Homme Nouveau se prépare à célébrer son 80ᵉ anniversaire. Comment ne pas relier les deux événements quand la romanité est inscrite au cœur même de l’existence de notre magazine ?

+

L'homme nouveau livre lecture romanité transmission
ÉditorialLéon XIV

Bienvenue à Léon XIV

Éditorial du chanoine Laurent Jestin | Nous accueillerons Léon XIV bientôt. D’autres papes sont venus (ou non) avant lui. Lancera-t-il un appel vibrant comme le « N’ayez pas peur ! » du Jean-Paul II de 1980 ou apportera-t-il clarté et fermeté aux Français, comme le fit Benoît XVI en 2008 aux Bernardins ?

+

pape Léon XIV bienvenue
ÉditorialMagistèreSynode sur la synodalité

Notre quinzaine : Salus animarum suprema lex

Fin septembre prochain, Léon XIV visitera la France. Ce voyage sera vraiment un succès si le Pape nous confirme dans la foi. Ce souhait découle de l’ordre de mission donné par Jésus-Christ à Pierre et que rappelait dernièrement Mgr Mutsaerts dans une lettre ouverte au Pape à propos du Synode sur la synodalité et du salut des âmes (Salus animarum suprema lex).

+

Léon XIV salut des âmes pape Salus animarum
Éditorial

Un été avec saint Louis

L’éditorial de Philippe Maxence (n° 1859) | Le 29 novembre prochain nous commémorerons les 800 ans du sacre de saint Louis. Sa fête a été fixée au 25 août, le jour de sa naissance au Ciel. Pouvions-nous laisser passer de telles occurrences en ne consacrant pas le dossier de ce numéro d’été à saint Louis et à l’immense héritage spirituel, moral et politique qu’il nous a légué ?

+

saint louis spécial été L’Homme Nouveau