À chacun sa théorie du complot

Publié le 24 Jan 2018
À chacun sa théorie du complot L'Homme Nouveau

Lors de ses vœux à la presse début janvier, Emmanuel Macron a annoncé une loi pour lutter contre les fake news en période pré-électorale. Les fake news, « fausses nouvelles », étant tout simplement des énoncés faux publiés avec la volonté de répandre une erreur. (Emmanuel Macron ne l’a pas précisé – un malheureux oubli, tout au plus – mais s’il faut interdire tout énoncé faux en période électorale, que, déjà, l’on mette à l’Index tous les programmes présidentiels.)

De là à dire qu’Emmanuel Macron prépare le terrain pour les prochaines présidentielles, il n’y a qu’un pas. Et c’est là que la grande presse intervient, chiffres à l’appui, pour crier au complot. Car, par un hasard du calendrier, l’IFOP publiait quelques jours après les vœux de Macron, un sondage révélant que 79 % des Français croient « à au moins une théorie complotiste » et que 36 % ne font pas confiance aux médias traditionnels et pensent qu’ils sont soumis aux pouvoirs politiques et financiers. Pire encore, la majorité des complotistes ont voté Marine Le Pen ou Jean-Luc Mélenchon aux dernières élections présidentielles. 55 % des Français pensent que le ministère de la Santé s’entend avec les laboratoires pharmaceutiques pour passer sous silence les risques de certains vaccins mais il suffit de qualifier cet énoncé de complotiste, de l’associer au populisme diabolique ou révolutionnaire d’une Le Pen ou d’un Mélenchon et, pour finir, de le mettre dans le même sac que la théorie de la terre plate (seulement 9 % d’adeptes) et le tour est joué. 

Plusieurs personnalités politiques et l’essentiel de la grande presse se sont émus de la prégnance du conspirationisme dans la société sans jamais se dire qu’ils portaient peut-être au moins une part de responsabilité dans le fait que les Français disent majoritairement n’avoir pas confiance dans les politiques et les médias traditionnels 

Des complots grotesques ?

Le traitement qui a été fait des résultats du sondage de l’IFOP modifie insidieusement la définition que nous nous faisons du complot, en l’associant toujours au grotesque tant et si bien que l’on croirait presque que le complot est, par définition, toujours imaginé par un esprit faible. Le complot, en réalité, est selon le Larousse, un « projet plus ou moins répréhensible d’une action menée en commun et secrètement ». Lorsque Jérôme Cahuzac, avec la complicité de ses avocats ou de ses experts comptables, a décidé de contourner la loi française pour cacher des comptes en Suisse et à Singapour, il a, au sens strict, comploté. Et lorsque l’affaire a enfin éclaté au grand jour, la grande presse s’en est fait le relais. Lorsque les États-Unis ont mis en place, entre les années 1900 et 1970, un grand plan de contrôle de la population pour des motifs eugéniques ou raciaux, des personnes ont été stérilisées à leur insu. Là encore, on pourrait crier au complot, pourtant les faits sont avérés et pas seulement relayés par d’obscurs sites d’information alternative. Et les exemples sont nombreux, de forfaits commis par les grands de ce monde et révélés bien plus tard. Est-ce à dire que toutes les grandes théories complotistes sont vraies ? Sans doute pas, mais cela ne veut pas dire pour autant que les puissants ne complotent jamais. Et tant que les puissants ne se montreront pas dignes de confiance, il y aura des gens pour aller chercher la petite bête. Ce n’est peut-être pas toujours malin mais cela n’a rien d’un délit tant que l’on cherche honnêtement à savoir la vérité. Si les fake news sont, dans leur définition même, relayées avec la volonté d’induire en erreur, le complotiste peut, lui, être parfaitement honnête dans son intention. Une nuance que la publication concomitante des vœux d’Emmanuel Macron et du sondage de l’IFOP a eu tendance à faire oublier… 

Souvenez-vous, en 2016, lorsque l’association « Les Survivants » a vu le jour, cassant les codes habituels de la lutte contre l’avortement à grand renfort d’actions coup de poing, de slogans et de visuels décalés, tandis que les sites pro-vie plus traditionnels continuaient de voir leur audience grimper. La presse rivalisait d’articles d’enquête sur les Survivants et commettait cartes et schémas sur la « fachosphère » pour révéler leurs liens cachés avec l’extrême-droite. 

Des Survivants dangereux…

« La ministre de la Santé s’inquiète de cette apparence “cool” susceptible de désinformer les Français sur les problématiques de l’avortement », lit-on sur le nouvelobs.com du 22 août 2016, sous le titre « Ils aiment les Pokémon mais pas l’IVG : qui sont les “Survivants” ? ». Mieux encore, cet article daté du 3 avril 2017 sur Le Journal des femmes, intitulé, avec un brun de sensationnalisme, « Les Survivants : ces anti-avortements qui nous glacent le sang ». 

Il est décidément regrettable que l’IFOP n’ait pas recensé, pour son sondage, une théorie complotiste supplémentaire, que l’on aurait pu formuler ainsi : « Pensez-vous que l’association des Survivants soit secrètement alliée avec tout ce qui se fait de facho et de diabolique pour martyriser les femmes sous prétexte de défendre les droits de l’enfant et au moyen d’une communication faussement moderne ? ». Nul doute que la presse aurait été quasi unanime sur le sujet et nous aurions enfin pu avoir des statistiques sur la théorie du complot la plus partagée du moment.

Adelaide Pouchol

Adelaide Pouchol

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