Actualité de Thérèse d’Avila

Publié le 18 Nov 2017
Actualité de Thérèse d'Avila L'Homme Nouveau

Rien de plus agaçant que la politique des maisons d’édition en matière d’anniversaires.

À dates fixes, sous le prétexte d’un cinquantenaire, centenaire, bicentenaire, etc., de la naissance ou du décès d’une figure historique, les librairies se retrouvent inondées d’ouvrages, trop souvent de commande, bâclés afin de respecter les délais de livraison, tous sur le même sujet, dont une bonne partie ne trouvera point, et pour cause, preneur. Noyé sous le nombre, le lecteur, pas plus que le critique, ne sait plus trop à quel saint se vouer et passe à côté parfois de livres qui valaient le détour.

J’ai, pour ma part, décidé de ne plus m’en soucier, de lire à mon rythme ce qui m’intéressait, anniversaire ou pas, et d’en rendre compte de même. Et peu importe que le sixième centenaire de naissance de Teresa de Ahumada y Cepeda, plus connue sous le nom de Mère Teresa de Jesus, ou de sainte Thérèse d’Avila, soit passé depuis près de trente mois !

À cette occasion, Via Romana, dont le catalogue s’enrichit régulièrement de grands classiques oubliés, a réédité la magnifique biographie que Louis Bertrand avait consacrée en 1927 à la réformatrice du Carmel. (340 p ; 24 €).

Avec humilité, l’académicien confessait la quasi-impuissance où il se trouvait, et d’ailleurs tout historien, même bon catholique, avec lui, de cerner ou d’expliquer l’expérience mystique de la carmélite, que seuls quelques rares privilégiés, tels saint Pierre d’Alcantara ou saint Jean de la Croix, étaient susceptibles de saisir, parce qu’ils la partageaient.

Bertrand se scandalisait en parallèle que de prétendus scientifiques, dont les thèses se discréditaient d’ailleurs aussi vite qu’elles étaient émises, eussent voulu tout expliquer des visions, des extases, des locutions et des apparitions qui peuplèrent les vingt-cinq dernières années de la vie de Thérèse, par les délires d’une hystérique victime de ses frustrations sexuelles…

C’est curieusement, car il ne s’en doutait pas, l’un des grands sujets de méditation qui s’ouvre, en lisant Louis Bertrand, au catholique, et à l’écrivain catholique en particulier, de constater combien, en un peu moins d’un siècle, la tranquille affirmation de sa foi au fil d’une étude précisément consacrée à une sainte, est devenue presque incroyable. Quel membre de l’Académie française s’y risquerait de nos jours ?

L’autre point remarquable est de constater combien, à la différence d’une majorité de biographes récents de sainte Thérèse d’Avila, Louis Bertrand resituait toute son histoire, et il avait raison, dans l’entière optique de sa vie spirituelle, la seule, en vérité, qui importait, au point même de ne consacrer que quelques dizaines de pages, les dernières, à sa frénétique activité de fondatrice à la fin de sa vie.

Enfin, et c’est là que cet ouvrage prend toute son actualité, Louis Bertrand estimait à bon droit que l’existence de Thérèse d’Avila se justifiait, dans le déroulement du temps, par la nécessité divine d’offrir à un monde que bouleversaient les commencements de la modernité, le déplacement de l’axe économique vers l’Ouest et cette Amérique à peine découverte, la Réforme, le retour en force de l’Islam conquérant, un contrepoids. Face à l’immense menace pesant sur la chrétienté, face au matérialisme en voie de triompher, face au discrédit croissant jeté sur les valeurs catholiques, il fallait impérativement voir se dresser une grande réformatrice de la vie contemplative capable de montrer aux hommes le chemin du Ciel, et de leur rappeler d’abord qu’il existait.

Ce rôle, le Carmel l’a tenu jusqu’à ces dernières décennies, et il convient de ne pas minimiser l’héritage de l’Avilaise sur deux de ses filles les plus fameuses : Thérèse Martin et Edith Stein.

« Que deviendrait le monde sans les religieux ? » dit un jour le Christ à la Madre. Il suffit de regarder autour de nous notre société déchristianisée et privée de vocations pour le savoir…

Enfin, pour leur courage intellectuel presque prophétique, on ne saurait trop lire, apprécier et assimiler les pages de Louis Bertrand consacre à la question musulmane en Europe au XVIe siècle.

En parallèle, et quelles que soient ses authentiques qualités historiques, Thérèse d’Avila, l’oratoire et la forteresse, de Catherine Delamarre, (Salvator, 256 p., 22 €) semblera presque prosaïque.

Son principal intérêt, toutefois, est de replacer plus directement Thérèse dans son époque, celle des Conquistadors et des romans de chevalerie, et d’éclairer ses façons d’être et son mode de pensée, voire d’action, à travers ces influences. Aussi de faire la part belle, presque au détriment de leur sainte sœur, aux fils de Ahumada et à leurs destinées difficiles, emportées dans le grand tumulte de la conquête, les luttes intestines entre responsables espagnols, la violence des Indiens.

À l’évidence, la jeune Teresa a souffert de ne pouvoir, comme ses frères qui s’embarquèrent les uns après les autres vers le Nouveau Monde, participer, elle qui rêvait du martyre depuis l’enfance, à la conquête du continent américain, conquête qui, selon elle, n’avait pour but que la conversion des indigènes au Christ.

Si la Thérèse d’Avila de Louis Bertrand est sublime, parfois même inaccessible, celle de Catherine Delamarre demeure jusqu’au bout une femme qui, tout emportée qu’elle soit en Dieu, n’en reste pas moins attachée à ses proches, sa famille, ses amis, et sensible aux événements du monde qui l’entoure, dont elle se montre très préoccupée quand elle le voit menacé de se perdre.

En fait, ces deux ouvrages, à presque un siècle d’écart, s’ils reflètent deux approches différentes de la sainteté et de la Madre, se complètent plus qu’ils ne se contredisent. 

Face aux crises et aux menaces actuelles, fort proches de celles que connut Thérèse d’Avila, il nous faudrait, pour tout racheter et tout remettre en ordre, ne serait-ce qu’une âme de sa trempe.

Plaise au Ciel de nous l’accorder !

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