Il s’appelait Joseph Ratzinger…

Publié le 31 Déc 2022

Lorsqu’en 1977 le pape Paul VI nomme archevêque de Munich-Freising Joseph Ratzinger, celui-ci a déjà derrière lui une riche carrière de brillant universitaire où philosophie, théologie, dogmatique se sont partagées. Un enseignement qu’il aura poursuivi sous d’autres formes durant son pontificat du 19 avril 2005 au 28 février 2013.

Joseph Ratzinger naît le 16 avril 1927 en Bavière et passe ses premières années dans une civilisation rurale encore traditionnelle. Il grandit dans une famille profondément croyante, opposée au nazisme. Il restera marqué par un catholicisme qui a sa place dans la société et qui servit de rempart à l’emprise d’un régime antichrétien. De ces années de jeunesse, il tirera une leçon : se méfier des Églises nationales, vulnérables à l’emprise politique, et favoriser la place de la religion dans la vie publique pour lutter contre le totalitarisme, ouvert comme hier ou sournois comme aujourd’hui.

Après des études secondaires brillantes, il fait de 1946 à 1951 des études de philosophie et de théologie au séminaire de Freising puis à l’université de Munich. Il connaîtra l’influence de personnalités allemandes comme Wust (phénoménologie), Pieper (thomisme), Guardini (liturgie) et étrangères aussi comme Newman (histoire du dogme), Lubac (Catholicisme). Il s’intéresse aussi aux sciences et à la littérature (française notamment) mais trouve un vrai maître en la personne de saint Augustin dont il apprécie l’anthropologie un brin pessimiste. S’il découvre que le dogme « n’est pas un carcan mais une source vive » (1), il éprouvera toutefois une certaine défiance pour la néoscolastique de son temps.

Ordonné le 29 juin 1951, il exercera un an la fonction de vicaire dans une paroisse de Munich. En 1952, il commence à enseigner au séminaire de Freising et, en 1953, soutient sa thèse « Peuple et Maison de Dieu dans l’ecclésiologie de saint Augustin ». En 1957, c’est l’habilitation avec « La théologie de l’histoire de saint Bonaventure » (2) après un magistral clash avec une partie du jury.

Un expert au Concile

Sa carrière universitaire le conduit d’abord à Bonn (1959-1963) où il enseigne la théologie fondamentale, puis à Münster et à Tübingen (1963-1969) où lui est confiée la dogmatique. Il passera ensuite huit ans (1969-1977) à Ratisbonne où il poursuit son enseignement en dogmatique, devient doyen de la faculté de théologie et vice-président de l’Université.

Parmi les évènements qui l’ont marqué à cette époque, il y a d’abord le concile Vatican II (1962-1965) auquel il participe comme expert théologique du cardinal Frings, archevêque de Cologne. Il fut un ardent partisan du renouveau que le Concile voulait apporter comme cela appert des conférences qu’il prononça dans les intersessions (3). Un renouveau qu’il voyait dans une « mise à jour » procédant plus d’un ressourcement que d’une reddition à un monde en plein bouleversement et déjà soumis à la dictature des médias. Il va être très vite confronté à la foire aux interprétations et ses jugements, tout en insistant sur l’importance de l’œuvre du Concile, se sont vite faits alarmants sur la manière dont il était perçu, vécu et appliqué. Il s’agira pour lui de défendre le Concile contre certains de ses interprètes, notamment contre ceux qui veulent encore en faire un « évènement » tel qu’il autorise à diviser l’histoire de l’Église entre une période préconciliaire et une période postconciliaire, celle-ci étant, en vertu de l’idéologie du progrès chère aux modernes, un nouveau commencement, loin de toutes les aliénations du passé.

Face à la manipulation de la foi

Puis il y a Mai 68 : l’existentialisme, le marxisme, le gauchisme envahissent les facultés et les séminaires d’où le latin a disparu. Joseph Ratzinger est exaspéré par la manipulation de la foi pour propager des idées séculières. C’était en effet la méthode des nazis. « J’ai vu se dévoiler le hideux visage de cette ferveur athée, la terreur psychologique, l’absence de tout complexe avec laquelle on sacrifiait toute réflexion morale comme un relent bourgeois » (4).

Il entre alors en résistance et publie de l’apologétique à partir du dogme : des articles (repris dans Dogme et annonce [5] ou dans Le Nouveau peuple de Dieu [6]) et des ouvrages (7). Ses activités sont multiples. En 1965, il participe à la fondation de la revue Concilium, dans l’euphorie post-conciliaire, avec Rahner et Küng dont il se désolidarisera peu de temps après. En 1969, l’abbé Joseph Ratzinger est appelé par Paul VI à la Commission théologique internationale, nouvellement fondée. Il développe des liens avec Mgr Giussani, fondateur de Comunione e Liberazione, ce qui l’initie aux nouveaux mouvements ecclésiaux. En 1972, naît l’idée d’une revue qui s’opposerait aux dérives de Concilium : ce sera Communio qui réunira les théologiens comme Balthasar, Bouyer, Lubac et bien d’autres encore. Toute l’activité théologique du professeur Ratzinger consiste alors, dans le sillage de son enseignement, à illustrer les articles de la foi à partir d’une méthode renouvelée, empruntant beaucoup aux résultats les plus sûrs du renouveau de l’exégèse biblique. Il en sortira par exemple La Mort et l’Au-delà (8) sur les fins dernières.

Le 25 mars 1977, il est nommé par Paul VI archevêque de Munich-Freising. Il accepte avec hésitation, tant il regrette de devoir quitter son enseignement et choisit comme devise Cooperatores veritatis (coopérateurs de la vérité) pour rappeler la centralité de la foi dans l’action pastorale.

Créé cardinal

Le 27 juin 1977, il est créé cardinal et devient membre de plusieurs congrégations. Ce sera la dernière nomination de Paul VI. La mort prématurée de Jean-Paul Ier l’interroge et donne « la possibilité d’innover » : il se rallie à la candidature Wojtyla. Jean-Paul II l’appelle aussitôt à la Congrégation pour l’Éducation catholique mais il refuse de quitter aussi vite son siège de Munich. Cela ne l’empêche pas de travailler pour Rome : en 1980, il est rapporteur du Synode sur la famille. En 1981, il accueille Jean-Paul II à Munich et quelques mois après il le rejoint, à la tête cette fois de la Congrégation pour la Doctrine de la foi.

La Congrégation compte une vingtaine de membres (cardinaux et évêques), a recours à une trentaine de consulteurs (professeurs des universités romaines) et emploie une quarantaine de fonctionnaires. S’y ajoutent la Commission théologique internationale et la Commission biblique pontificale. La manière de travailler de Mgr Ratzinger se caractérise par la recherche du consensus, par la collégialité (ses capacités de polyglotte lui permettent d’entendre ses conseillers dans leur langue maternelle). Son obsession : la défense des faibles (droit à accéder à la vraie foi) et l’unité de l’Église. Mais aussi l’importance de la raison, et donc de l’Europe qui en est le berceau pour la pensée chrétienne. Ce qui le conduit à s’opposer au rétrécissement de la scientificité au domaine du quantifiable, amputation qui a exclu toute transcendance du champ de la raison et a conduit à cette dictature du relativisme qui caractérise nos sociétés démocratiques.

Conseiller privilégié de Jean-Paul II, il assume de nombreuses charges. En 1983, il préside le Synode sur la réconciliation et la pénitence et lance, en 1986, le chantier du Catéchisme de l’Église catholique. Il procède à la mise au pas de plusieurs théologiens hétérodoxes, explicite la condamnation de la théologie de la libération dans deux instructions successives et contribue à dissiper bien des interprétations ambiguës du Concile, notamment par l’instruction Dominus Iesus qui réaffirme l’unicité de la médiation salvifique du Christ et la plénitude des moyens de salut qui réside dans l’Église catholique. Ses efforts de clarification doctrinale ne suffiront cependant pas à apaiser les inquiétudes de Mgr Lefebvre et de ses partisans.

Les dignités se succèdent : il est nommé en 1993 cardinal-évêque, en 1998 vice-doyen du Sacré Collège, en 2002 doyen. C’est à ce titre qu’il préside les funérailles de Jean-Paul II et introduit le Conclave. Sa prédication réaliste, lucide, pouvait constituer le chant du cygne de ses activités romaines. Il n’en fut rien : le 19 avril 2005, il est élu, à sa surprise, au trône de saint Pierre, lui « le simple et humble travailleur dans la vigne du Seigneur ».

 

  1. Joseph Ratzinger, Ma vie. Souvenirs 1927-1977, Fayard, 146 p., 16 e.
  2. Joseph Ratzinger, La Théologie de l’histoire de saint Bonaventure, PUF, 288 p., 18,50 e.
  3. Joseph Ratzinger, Mon concile Vatican II, Artège, 304 p., 22 e.
  4. Ma vie, op. cit.
  5. Joseph Ratzinger, Dogme et annonce, Parole et Silence, 426 p., 31,50 e.
  6. Joseph Ratzinger, Le Nouveau Peuple de Dieu, Aubier, 1971, 192 p., épuisé.
  7. Joseph Ratzinger, La Foi chrétienne hier et aujourd’hui, Cerf, 272 p., 29 e.
  8. Joseph Ratzinger, La Mort et l’Au-delà, Fayard, 308 p., 20,90 e.

Cet article est extrait de notre hors-série Habemus papam disponible ici (ou en version numérique).

Abbé Éric Iborra

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