Introit Ecce advenit

Introit Ecce advenit L'Homme Nouveau

« Voici que vient le Seigneur souverain. Il tient en main la royauté, la puissance et l’empire. Dieu, donne ton jugement au roi, ta justice au fils du roi. » (Cf. Malachie, 3, 1 ; I Chroniques, 29, 12 ; Psaume 71, 1, 10, 11)

Commentaire spirituel

Le texte de l’introït de l’Épiphanie n’est pas tiré tel quel de la Sainte Écriture, il emprunte ses mots et ses idées à plusieurs textes de l’Ancien Testament. C’est un indice de l’ancienneté de ce chant, les compositeurs des temps antiques n’hésitant pas à citer très librement l’Écriture, à en modifier l’expression littérale ou même parfois le sens littéral, mais toujours dans un respect profond du sens plénier. On peut, dans notre cas, faire référence au moins à trois textes, plus ou moins explicites et assez complémentaires dont le premier est celui du prophète Malachie qui dit ceci :

« Et soudain il entrera dans son sanctuaire, le Seigneur que vous cherchez; et l’Ange de l’alliance que vous désirez, le voici qui vient ! dit Yahvé Sabaot. »

Le premier livre des Chroniques, quant à lui, fait dire au Roi David s’adressant à Dieu, vrai roi et Seigneur :

« A toi, Yahvé, la royauté : tu es souverainement élevé au-dessus de tout. La richesse et la gloire te précèdent, tu es maître de tout, dans ta main sont la force et la puissance ; à ta main d’élever et d’affermir qui que ce soit. »

Enfin, le verset cite explicitement le psaume 71 (ou 72 selon l’hébreu) qui est un psaume royal et messianique largement employé ailleurs dans la liturgie de l’Épiphanie. C’est une longue prière pour un nouveau roi, récitée à l’occasion de son accession au trône et qui débute ainsi :

« O Dieu, donne au roi ton jugement, au fils de roi ta justice. »

Tous ces textes manifestent d’abord, et c’est à remarquer, la royauté de Dieu. Le vrai roi, l’unique roi de la terre et du ciel, c’est le Seigneur. Les hommes qui montent sur un trône pour gouverner une nation, sont dans sa main, ils ne sont que ses représentants. Leur royauté est empruntée et d’ailleurs elle finit toujours par décliner et disparaître.

Mais le message de notre introït et de toute la fête de l’Épiphanie, c’est que ce titre royal qui ne convient qu’à Dieu est appliqué au Christ en toute vérité. Le mystère de l’Épiphanie est complexe, on le sait, il célèbre la manifestation de Dieu dans trois épisodes de la vie du Christ : l’adoration des mages, le baptême du Seigneur et son premier miracle à Cana. Apparemment, on pourrait se demander que vient faire au beau milieu de ces trois mystères le thème de la royauté du Christ. Et cela nous oblige à élargir la perspective, comme le fait si souvent la liturgie. Le petit enfant, dans les bras de Marie, auquel viennent rendre hommage les sages de l’orient lointain ; cet homme qui humblement vient se mêler à la foule, à son peuple pour recevoir des mains de Jean le baptême, ce simple invité aux noces qui sur l’invitation de sa mère, va opérer un tout premier prodige, ce Jésus de Nazareth est en fait, aux yeux de notre foi, dès le premier moment de sa conception, le vrai, le grand roi de l’univers. Sa vie terrestre inaugurée dans le silence de la nuit, ne sera qu’un immense lever de soleil qui parviendra à son zénith dans l’accomplissement de sa Pâque. La royauté du Christ est un fait accompli et en même temps une réalité toujours à venir, toujours ouverte, toujours progressive. Le Christ n’en finit pas de régner toujours plus loin. Son royaume doit s’étendre mystérieusement à tous ceux de la terre et il pourra alors se fixer définitivement et s’éterniser lors de son dernier avènement dans la gloire. C’est tout cela que nous fait contempler par avance notre introït qui est en quelque sorte un prélude à la marche de l’histoire universelle. On comprend alors combien l’Épiphanie est une fête du Christ-Roi. Et de fait, ce chant d’entrée ressemble vraiment à une marche royale triomphale. Le compositeur a dépassé de beaucoup le triple contexte historique qui est l’objet de cette fête. Il nous montre que l’Épiphanie est un mystère en marche, un mystère contemporain de toutes les générations, un mystère en cours de réalisation, et que les événements célébrés durant cette solennité sont des jalons repérables par notre foi sur ce chemin de gloire. Ce serait donc très limité de réduire la portée de notre introït à une simple expression de la procession des mages venant adorer l’enfant à Bethléem, et le comparer au chant bien connu mais beaucoup moins inspiré : « De bon matin, j’ai rencontré le train de trois grands rois qui partaient en voyage… » Le caractère grandiose et transcendant de notre introït grégorien, déjà souligné par son texte et par son contexte, va l’être encore de façon très significative par sa mélodie, comme on va le voir.

Commentaire musical

introit ecce advenit

La mélodie de cet introït est bien connue puisque c’est celle du charmant chant d’entrée des messes de la Sainte Vierge Salve Sancta Parens. En fait, tout réussi qu’il soit, c’est ce dernier qui est une reproduction, l’original étant bien l’introït de l’Épiphanie, fête très ancienne, première fête du Christ-Roi, comme on l’a souligné. Ces deux introït ont beau avoir exactement la même mélodie, ils n’en sont pas moins très différents pour autant. L’introït Salve Sancta Parens doit être beaucoup plus fin que Ecce advenit, un peu plus rapide aussi et moins fort… c’est comme un petit salut, un petit bonjour enfantin.  Il doit donc y avoir dans l’exécution de cet introït marial une nuance tout à fait délicate, délicieuse : il faut que ce soit vraiment quelque chose dit par un petit enfant à sa maman. Ici, au contraire, il s’agit d’une marche royale. Cette différence d’interprétation de deux pièces dont la mélodie est commune, remarque dom Gajard, est une invitation à faire attention au texte qui informe la mélodie. Il ne faut jamais regarder, ni la mélodie seule, ni le texte seul, mais les interpréter l’un par l’autre. Et ici, adaptée à ce grand texte, la mélodie toute simple de notre introït prend un relief saisissant. Sa simplicité même la prédispose à quelque chose de très ferme, de très rythmé, de très puissant. Elle est d’abord naturellement grave, puisqu’elle est empruntée au 2ème mode. La note la plus aiguë que l’on rencontre à 5 reprises est le Sol. La dominante, très repérable dans cette pièce, est le Fa qui attire de nombreuses notes longues et fermes. Le Ré, tonique de ce mode, est aussi une corde puissante et structurante, bien présente sur presque toutes les cadences de la pièce. Le Do joue à plusieurs endroits son rôle d’appui de sous-tonique, juste en dessous du Ré. Le Mi n’est qu’une note de passage entre le Ré et le Fa. Et puis c’est tout, à par le La grave initial, mais qu’on n’entendra qu’une seule fois. Le matériau mélodique est donc extrêmement sobre : cinq notes en tout et pour tout. La mélodie est en outre peu ornée de neumes. Les syllabes les plus développées ne comptent guère plus de cinq ou six notes, et de nombreuses syllabes sont même traitées de façon syllabique. Tout cela contribue à donner à cette pièce un caractère à la fois ramassé et en même temps léger. Au plan rythmique, l’introït nous dit aussi quelque chose de l’interprétation : on trouve une majorité de rythmes binaires dans la première phrase et au contraire une majorité de rythmes ternaires dans la seconde : cela veut dire que cette deuxième phrase, qui évoque la main du roi maîtrisant son royaume aura quelque chose de plus large, mais sans exagération toutefois car les neumes restent légers dans les manuscrits.

L’intonation est nette, virile, elle introduit directement la pièce dans une nuance de puissance contenue. L’accent de advenit mérite ensuite d’être bien souligné, avec sa montée forte vers le premier Fa de la pièce. Il ne faut pas presser le mouvement sur dominator dont le passage syllabique pourrait inviter à passe vite. Non, au contraire, il faut marteler un peu ce mot qui exprime lui aussi la puissance du roi célébré. Le récitatif sur le Fa donne l’idée d’une marche irrésistible qu’il faut rendre de façon très régulière. Cette fermeté se maintient, mais avec une nuance de respect profond, jusqu’à la cadence finale de cette première phrase sur Dominus.

La deuxième phrase commence par un intervalle de quarte qui nous fait raccrocher directement le Fa. Bien soulever l’accent de regnum, mot qui est entièrement traité à l’unisson. La note longue qui affecte sa syllabe finale évoque le caractère pérenne de ce royaume qui n’aura pas de fin. Il faut donc la laisser planer quelque peu. In manu ejus est très ferme mais aussi très doux. Cette main est toute puissante mais elle est aussi la main de Dieu, la main d’amour de ce roi qui ne gouverne que pour le bien de ses sujets. La cadence de ejus est, elle aussi pleine de respect et de reconnaissance. Notons que tous les accents de ces trois mots qui constituent la deuxième phrase sont au levé, ils méritent d’être bien épanouis. Le mouvement de cette pièce est très régulier, sans ralentissement exagéré aux cadences, sans accélération au début des phrases. Tout est parfaitement maîtrisé au point de vue du rythme et du tempo pour exprimer justement le caractère imperturbable de la royauté messianique.

La dernière phrase enfin est certainement la plus puissante. Les accents de potestas et de imperium doivent sonner avec force. Il y a un renchérissement sur les trois et regnum, et potestas, et imperium et cela doit se sentir, le sommet mélodique étant donc à la fin de la pièce, juste avant la cadence que l’on pourra élargir mais sans se départir de la grande fermeté de toute cette pièce.

Pour écotuer cet introit :

Ecce advenit

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