La crise migratoire : l’Europe face à son destin

Publié le 14 Mar 2016
La crise migratoire : l’Europe face à son destin L'Homme Nouveau

De quoi la « crise des migrants » est-elle le symptôme ? Il convient avant tout de s’interroger sur la pertinence des termes choisis pour décrire un tel phénomène. Au sens strict une crise est un moment d’aggravation d’un processus appelant une décision. Or si l’on ne peut nier la gravité de ce qui est en train de se jouer sur les îles du sud de l’Europe, on reste pour l’instant dubitatif sur la capacité des différents acteurs à poser des choix permettant de résoudre la crise. Cette impuissance politique se révèle déjà dans la manière de voir et donc de nommer un tel phénomène. Ces millions d’êtres humains sont-ils des réfugiés politiques, des immigrés économiques, des envahisseurs ? Pour éviter de catégoriser et donc de « discriminer », la bien-pensance a décidé de les nommer des migrants, mot neutre et générique. Ce terme de migration a au moins le mérite de signifier qu’il s’agit d’un mouvement de populations et non d’une simple juxtaposition de drames individuels.

Un même phénomène peut, en effet, être abordé selon différents points de vue déterminant chacun un type d’action. Ainsi, faut-il envisager la crise des migrants comme un drame humanitaire en valorisant la singularité des itinéraires de vie, ce qui exige une prise en charge déterminée par une attitude personnelle dont la parabole du bon Samaritain serait le modèle ? Ou bien comme un problème géopolitique en considérant les volumes et les caractéristiques culturelles et religieuses des populations déplacées, ce qui exige des choix politiques posés par les gouvernements soucieux du bien commun de leur pays ? La situation est telle que la réponse est évidente. Nous nous trouvons bien devant un phénomène de grande ampleur que l’on ne peut aborder selon les seuls critères de la sphère individuelle. Comme le disait à juste titre Jean Madiran « si un réfugié frappe à ma porte, mon devoir de chrétien est de l’accueillir comme un autre Christ (selon la parole de Matthieu 25) mais si 150 réfugiés frappent à ma porte, mon devoir est d’alerter les autorités politiques ». Il n’y a donc pas deux morales, celle du chrétien gouvernée par la générosité et celle du citoyen gouvernée par la Realpolitik car il n’y a qu’une seule exigence : celle du vrai bien humain à réaliser par des choix prudents et charitables dans des circonstances singulières.

Les devoirs des migrants

Ainsi comme l’affirme le Catéchisme de l’Église catholique : « Les nations mieux pourvues sont tenues d’accueillir autant que faire se peut l’étranger en quête de la sécurité et des ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine. Les pouvoirs publics veilleront au respect du droit naturel qui place l’hôte sous la protection de ceux qui le reçoivent. » Après avoir rappelé que l’ordre politique est mesuré par le droit naturel, le CEC explicite la modalité prudentielle de ce respect, sous-entendue dans l’expression « autant que faire se peut » : « Les autorités politiques peuvent en vue du bien commun dont elles ont la charge subordonner l’exercice du droit d’immigration à diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des migrants à l’égard du pays d’adoption. L’immigré est tenu de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contribuer à ses charges » (n° 2241). Conscient de ces distinctions, reposons la question : « de quoi la crise des migrants est-elle le symptôme ? ». De notre propre crise de civilisation.

Rappelons tout d’abord que ces migrations sont l’effet direct de la déstabilisation du Proche-Orient, elle-même engendrée en grande partie par la catastrophique politique occidentale en Irak, Syrie et Libye. Or cette politique a des motifs économiques (pétroliers) et politiques (renverser des dictateurs pour installer la démocratie libérale) qui participent d’une vision réductionniste et uniformisante du monde humain. Il est capital de voir que ce démocratisme et cet économisme se retrouvent aujourd’hui à l’autre bout de la chaîne. En effet, la politique d’accueil d’Angela Merkel (et à sa suite des autorités bruxelloises) est gouvernée par l’idée que, face à la décadence démographique de l’Europe, les besoins en main-d’œuvre du patronat ne seront satisfaits que par l’immigration. Cela présuppose que les individus sont interchangeables, ce qui n’est le cas que dans une optique libérale raisonnant selon les seules règles du droit et du marché et faisant fi de la culture, de la religion, des mœurs, bref de tout ce qui fait l’épais­seur de la vie humaine et détermine la vie d’un peuple (1).

Un angélisme nihiliste

Et c’est par là que le phénomène actuel est effectivement révélateur de la crise de la civilisation européenne atteinte d’angélisme nihiliste. Car peut-on penser qu’il est anodin que des millions de musulmans arrivent en Europe alors même que l’Europe refuse de se dire à elle-même son identité ? (2) Nous voyons ces derniers jours que l’Union européenne se fracasse sur ce sujet car certains pays, eux conscients de leur identité, refusent la solution procédurale et purement économiste que l’Europe de Bruxelles voudrait leur imposer. Comme le dit magnifiquement Rémi Brague dans Europe, la voie romaine il est urgent que l’Europe assume sa romanité, terme par lequel est désignée la manière dont l’Europe se reçoit de sources qui lui sont antérieures et supérieures, symbolisées par les noms d’Athènes et de Jérusalem. Ce n’est qu’en se plongeant dans sa matrice chrétienne que l’Europe pourra relever le défi de ces grandes migrations afin de transmettre à ceux qu’elle aura choisi d’accueillir la vérité sur l’homme qu’elle a elle-même reçue. « Ce qui serait grave ce serait que l’Europe considère l’universel dont elle est porteuse comme une particularité locale ne valant que pour elle, et qui n’a pas à s’étendre à d’autres cultu­res. » (3) Dans cette affaire, l’Europe est à elle-même son pire danger.

1. Sur l’importance décisive de tels facteurs, cf. Olivier Hanne et Thomas Flichy de La Neuville, Géoculture. Plaidoyer pour des civilisations durables, Lavauzelle, 116 p., 16,80 €.
2. Un des diganostic les plus lucides dans Christopher Caldwell, Une révolution sous nos yeux, Éd. du Toucan, 552 p., 12€.
3. Rémi Brague, Europe, la voie romaine (1992), p. 234, Gallimard, coll. « Folio », 272 p., 8,50 €.

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