La pause musicale : Introït Terribilis est (Dédicace des églises)

Publié le 22 Oct 2022
À la découverte du grégorien : Requiem L'Homme Nouveau
« Ce lieu est redoutable : c’est ici la demeure de Dieu et la porte du ciel. On l’appellera la maison de Dieu. Que tes sanctuaires sont aimables, Seigneur de l’univers, mon âme s’épuise à désirer les parvis du Seigneur. » (Genèse 28, 17, 22 ; Psaume 83, 1)

Commentaire spirituel

« Il est terrible… » C’est ainsi que commence cet introït qui chante le mystère de la présence de Dieu au milieu des hommes, le caractère sacré et la transcendance du lieu qui a servi à la rencontre humano- divine. Ce chant est emprunté au récit d’une expérience mystique exceptionnelle vécue par le patriarche Jacob et racontée au chapitre 28, versets 10 à 19 du livre de la Genèse.

« Jacob quitta Bersabée et partit pour Harân. Il arriva d’aventure en un certain lieu et il y passa la nuit, car le soleil s’était couché. Il prit une des pierres du lieu, la mit sous sa tête et dormit en ce lieu. Il eut un songe : voilà qu’une échelle était dressée sur la terre et que son sommet atteignait le ciel, et des anges de Dieu y montaient et descendaient ! Voilà que Yahvé se tenait devant lui et dit : “Je suis Yahvé, le Dieu d’Abraham ton ancêtre et le Dieu d’Isaac. La terre sur laquelle tu es couché, je la donne à toi et à ta descendance. Ta descendance deviendra nombreuse comme la poussière du sol, tu déborderas à l’occident et à l’orient, au septentrion et au midi, et tous les clans de la terre se béniront par toi et par ta descendance. Je suis avec toi, je te garderai partout où tu iras et te ramènerai en ce pays, car je ne t’abandonnerai pas tant que je n’aie accompli ce que je t’ai promis.” Jacob s’éveilla de son sommeil et dit : “En vérité, Yahvé est en ce lieu et je ne le savais pas !” Il eut peur et dit : “Que ce lieu est redoutable ! Ce n’est rien de moins qu’une maison de Dieu et la porte du ciel !” Levé de bon matin, il prit la pierre qui lui avait servi de chevet, il la dressa comme une stèle et répandit de l’huile sur son sommet. À ce lieu, il donna le nom de Béthel… »

Texte magnifique, difficile d’interprétation et très riche ! Riche déjà par sa valeur historique, parce qu’il décrit la relation d’amour qui unit Dieu à cet homme Jacob, destiné à devenir le père du peuple que Yahvé s’est choisi ; mais riche aussi et surtout par sa valeur prophétique. Au-delà d’Israël, en effet, c’est l’Église qui apparaît en filigrane, l’Église-Épouse (Jacob est en route pour aller prendre épouse chez son oncle Laban), que le vrai Jacob, le Christ, viendra féconder par son Incarnation et rendre véritable mère universelle de l’humanité ; et puis l’église-édifice, ce lieu physique très précis mentionné plusieurs fois dans le texte de la Genèse, témoin des grandes révélations de l’amour de Dieu. Ce lieu est à la fois donné solennellement par Dieu et en même temps promis par lui, car Jacob va continuer sa route avant d’y revenir. Ce lieu, étendu à l’extrême et presque sans limites, c’est la terre promise déjà à Abraham, c’est le royaume que fondera David, avec la cité sainte, Jérusalem, placée au cœur de cet héritage ; et au-delà, ce lieu c’est l’Église et même le ciel, véritable terre promise, Royaume éternel qui nous attend après notre mort et le jugement dernier.

L’Église hérite donc de ces immenses perspectives bibliques. En consacrant des édifices de pierre, elle assure à l’humanité des lieux privilégiés de rencontre avec le Seigneur, elle multiplie Jérusalem pour ses fidèles, elle leur offre l’expérience mystique de Jacob, elle les imprègne de son propre mystère d’épouse choisie et aimée. Jacob nommera la lieu de l’apparition divine Béthel, c’est-à-dire précisément maison de Dieu. À chaque fois que la liturgie évoque le mystère de l’Église, on peut reconnaître que l’Église, c’est indifféremment l’Épouse du Christ, la grande Église universelle, mais aussi l’église-édifice faite de pierres et enfin le sanctuaire intime de notre âme, véritable petite église en miniature, réalité ultime du mystère du salut. Et souvent, dans ces textes, la Vierge Marie apparaît de façon discrète comme l’église idéale. C’est ainsi que la Tradition a interprété les textes de l’apocalypse qui parlent de la cité sainte qui descend du ciel parée comme une épouse. On peut penser à tout cela quand on chante ces pièces et notamment au fait que dans notre âme se reproduit tout ce qui s’accomplit de façon sociale dans la liturgie. La liturgie est vraiment cette échelle dressée entre le ciel et la terre, par où montent les prières des hommes, par où descendent les grâces de Dieu, les unes et les autres symbolisées par les anges dans le songe de Jacob.

Le texte de la Genèse nous dit qu’à son réveil, Jacob eut peur. Il fut plutôt saisi par la grandeur de ce qu’il avait vu et entendu. Au moment de célébrer la dédicace ou l’anniversaire de la dédicace d’une église, nous commençons nous aussi par ces mots : « Qu’il est terrible ce lieu ! » Pourtant, nous ne les chantons pas exactement avec les mêmes sentiments que le patriarche. Et le verset choisi pour cet introït, emprunté lui aussi à l’Ancien Testament et à ce merveilleux psaume 83, oriente notre interprétation dans le sens d’une crainte toute pénétrée d’amour. « Que tes sanctuaires sont aimables, Seigneur de l’univers, mon âme s’épuise à désirer les parvis du Seigneur. » Oui, les églises chrétiennes, les édifices construits au cours des âges pour abriter la relation toute spirituelle qui unit les âmes à leur Dieu, ces maisons n’ont rien d’effrayant ni de terrible. Au contraire, elles ouvrent largement leurs flancs protecteurs, elles offrent une pénombre mystérieuse mais plutôt rassurante qui nous permet de contempler la lumière tamisée du mystère, elles sont des lieux de fraîcheur ou de chaleur, selon l’état d’âme dans lequel nous nous trouvons. Elles ressemblent à une mère dans le sein de qui il fait bon se jeter pour éprouver sa tendresse, sa douceur et sa force. Lorsque nous entrons dans une église, nous n’avons pas peur, nous sommes en sécurité. Notre crainte alors, qui nous fait chanter cet introït en vérité, c’est la crainte filiale qui nous fait redouter de déplaire à celui qui nous aime, la délicatesse de conscience qui rend notre âme apte à célébrer le mystère de l’amour contenu dans l’Eucharistie. La petite flamme rouge rend raison à elle seule de la beauté transcendante de ce lieu, elle doit faire frémir notre cœur de joie et d’espérance, et nous assurer que là est le centre de notre vie.

 

Terribilis est Partition terribilis

Commentaire musical

Les premiers mots du texte pourraient nous tromper. « Terribilis est locus iste… » Ne faut-il pas chanter cet introït de façon tonitruante, produire un effet de foudre et faire prendre conscience aux fidèles qu’ils doivent entrer en tremblant dans ce sanctuaire ? Ce serait faire une grosse erreur d’interprétation. La mélodie grégorienne, une fois de plus, en disant autre chose que le texte pris dans son contexte biblique brut, nous livre la clé de l’interprétation authentique d’un chant comme celui-ci. C’est un 2ème mode, un vrai 2ème mode puisqu’il se meut tout entier dans sa quinte Ré-La (mais notons tout de suite qu’on n’entendra pas le La aigu) et dans sa quarte inférieure Ré-La. Dom Gajard remarque que le 2ème mode est susceptible d’une grande diversité de nuances, allant du caractère grave et presque lourd à la grâce la plus légère, celle qu’on trouve notamment dans quelques introïts de ce mode (par exemple Salve Sancta Parens ou Vultum tuum). Notre chant d’entrée, lui, est un vrai petit monde à lui tout seul. Il est surtout tout plein d’une admiration sans bornes. Et cette admiration, le compositeur ne l’a pas traduite par un enthousiasme lyrique débordant, mais au contraire par une douce gravité mélodique, comme on va le voir.

Dom Gajard remarque justement que malgré les apparences trompeuses de l’agencement des barres, cet introït se compose en fait de trois membres quasi égaux et symétriques :

Terribilis est locus iste
Hic domus Dei est et porta cæli Et vocabitur aula Dei

L’intonation commence au grave et va plonger davantage encore vers le grave à mesure de son déroulement. Le mot terribilis est syllabique, ce qui indique plutôt un mouvement léger et donc nullement une entrée en matière tonitruante, comme pourrait le laisser entendre le sens du mot. Il ne s’agit pas pour autant de partir piano. Cette intonation doit être nette et légère. À la fin, sur est, on doit sentir un crescendo qui va nous mener le mot locus, dont le rythme naturel est parfaitement respecté avec son accent au levé, léger, bien soulevé, et sa finale longue. Tout reste léger jusqu’à la fin de ce premier membre, la finale de iste ne devant pas ralentir le mouvement. Cette entrée en matière est surtout remarquable par sa légèreté, une légèreté qui tempère notablement la gravité mélodique. On sent déjà l’amabilité de ce lieu que va expliciter le verset, comme si le compositeur voulait imprégner d’emblée de confiance et d’amour la crainte et le respect dus au lieu qui est destiné à recevoir la majesté divine.

Le deuxième membre nous confirme dans cette analyse. Le mot domus est revêtu d’une chaleur et d’une tendresse qui doivent animer l’interprétation de cette belle courbe qui va du Do au Do en culminant sur le Sol. Mais tout reste léger et la suite de ce second membre, sur Dei est doit s’accompagner d’un bon mouvement très allègre. Le mot Dei est bien appuyé. Le point culminant est atteint sur porta cæli. Là, les Sol qui jusque là étaient minoritaires et de simples notes de passage, deviennent structurels. Il y a une complaisance marquée sur la finale de ce second membre. Mais la mélodie reste sobre cependant, sobre de neumes, sobre d’intervalles, sobre d’intensité vocale. Il s’agit surtout de la légèreté de l’admiration, ce qui n’exclut pas, bien sûr, une nuance de ferveur. Comment ne pas penser ici à la Sainte Vierge, qui elle aussi est appelée Porta cæli, elle par qui nous est venu le Sauveur, elle par qui nous monterons au ciel.

Le dernier membre ne se départit pas de la légèreté qui traverse la pièce dans son ensemble. Le départ syllabique sur et vocabitur invite à reprendre du mouvement après la petite extase ecclésiale ou mariale de porta cæli. L’accent de vocabitur est à la fois net et rapide. Il nous conduit jusqu’au Sol et prélude à la tenue légère du Fa, avant le retour au grave, très gracieux, sur la finale du mot. Vient enfin le dernier qualificatif de ce lieu, aula Dei qui va nous fixer dans la tonalité grave du 2ème mode, puisqu’on n’entendra plus le Sol. Aula demande un certain élargissement, sans excès car les neumes dans les manuscrits demeurent en majorité légers jusqu’au bout. Même la cadence finale de Dei ne doit pas être exagérée.

Telle est cette merveilleuse petite antienne qui débouche naturellement sur le verset charmant du psaume 83 : « Que tes sanctuaires sont aimables, Seigneur de l’univers, mon âme s’épuise à désirer les parvis du Seigneur. » Ce verset semble agir en amont de lui et influencer cette mélodie de l’antienne qui s’accorde avec le texte qu’une fois celui-ci replacé dans son contexte liturgique. Tout est aimable et cette amabilité se traduit par l’élan de l’admiration. Il s’agit donc d’allier la légèreté, caractéristique de toute cette pièce, à une grande fermeté. Il y a aussi de la noblesse dans cette mélodie. Dom Gajard conclut : « Au total, quelque chose de grave à la foi et de solennel, de profond et de vibrant, un sursaut d’admiration, de respect trempé d’amour, devant une réalité mystérieuse dont on soupçonne plus qu’on ne mesure la grandeur et devant laquelle on reste saisi d’étonnement… » Oui saisi d’étonnement mais aussi touché par l’amour qui habite le mystère contemplé. Dans ce lieu, c’est Dieu qui nous attend.

Pour écouter cet introït :

Une moine de Triors

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