Notre quinzaine : Noël ou le refus du mensonge

Publié le 22 Déc 2018
Notre quinzaine : Noël ou le refus du mensonge L'Homme Nouveau

Toujours Soljénitsyne…

Cent ans après la naissance de l’écrivain, dix ans après sa mort, les éditions Fayard viennent de publier un nouveau livre d’Alexandre Soljénitsyne : Révolution et mensonge?(1). À s’en tenir à son titre, on le croirait écrit pour aujourd’hui. Il l’est d’ailleurs, non qu’il décrive la situation dans laquelle nous sommes actuellement plongés, mais parce que, recourant à l’histoire, celle de la Révolution russe et celle de la Révolution française, il dégage pour qui sait lire des leçons intemporelles liées au phénomène révolutionnaire et à la faiblesse des gouvernements.

Mais ce volume mérite aussi que l’on s’y attarde parce qu’il contient le célèbre texte du 12 février 1974 : « Vivre sans mentir ». Célèbre, ce texte l’est car il exprime les préconisations de l’écrivain russe face au totalitarisme soviétique. Célèbre, il l’est encore, car souvent invoqué, il l’est peut-être plus que réellement lu. Et, peut-être encore, est-il davantage lu que réellement mis en pratique.

Certes, nous ne sommes plus face au totalitarisme soviétique. Et, pourtant, qui lisant ce texte aujourd’hui, n’aura pas l’impression d’y trouver un écho de nos lâchetés, de notre abandon au confort, de notre acquiescement intérieur au système dans lequel nous vivons et duquel nous tirons même quelques bénéfices ? N’est-ce pas d’ailleurs ce qui nous a dérangés devant l’émergence de ce mouvement des Gilets jaunes ? Désordonné, spontanéiste, utopiste en bien des revendications, il a exprimé clairement pourtant son refus du système et, n’ayant plus à rien à perdre, sa volonté d’y mettre peut-être fin, « par tous les moyens, même légaux ».

En 1974, Soljénitsyne appelait, pour sa part, à un autre type d’action. Une action permanente, quasi existentielle, profondément morale : refuser en toutes circonstances (il en décrit plusieurs) et quoi qu’il arrive (en terme d’emploi, de nourriture, d’étude, de toutes ces choses essentielles à une vie normale) de pactiser avec le mensonge. « Qu’importe, écrit-il, si le mensonge recouvre tout, s’il devient maître de tout, mais soyons intraitables au moins sur ce point : qu’il ne le devienne pas PAR MOI ! » (2) Si l’on y réfléchit, c’est bien pour vaincre le « père du mensonge » que le Verbe s’est fait chair dans la nuit de Noël.

L’Église et les Gilets jaunes : le syndrome du Ralliement

Tardivement, des voix épiscopales se font peu à peu entendre à propos des Gilets jaunes. Des voix cherchant le ton juste, mais incertaines, hésitantes, moins promptes, leur a-t-on fait remarquer, que lorsqu’il s’agit de défendre la cause des migrants ou la question climatique. L’accusation – soyons vrais, là aussi – n’est pas complètement sans fondement. Mais elle est surtout incomplète.

Sur le plateau du « Club des hommes en noir », une émission de la chaîne Youtube de L’Homme Nouveau, mes invités (trois prêtres et un laïc) se sont très vite accordés pour dénoncer dans le libéralisme et la société moderne la véritable origine des effets contre lesquels se soulèvent les Gilets jaunes. Ils ont rappelé que l’Église les avait analysés depuis longtemps et qu’elle avait préconisé un ensemble de principes capables d’éclairer selon la vertu de prudence les actions à mener sur le terrain.

Cet éclairage particulier sur la situation présente manque aujourd’hui. Il revenait aux évêques, dans la mesure où ils auraient dû connaître cet enseignement antérieur et être capables de s’en servir. Au lieu de cela, nous assistons la plupart du temps à une condamnation de la violence et à un appel à la paix, qui sans être faux en soi, se révèlent clairement insuffisants.

Malheureusement, le syndrome du Ralliement est toujours à l’œuvre dans les esprits épiscopaux et dans une énorme partie du catholicisme français qui s’effarouche à la simple idée de penser que le système dans lequel nous vivons puisse être profondément injuste, foncièrement illégitime et que jouer son jeu revient tout simplement à collaborer personnellement et institutionnellement avec le mensonge. Et là, nous retrouvons Soljénitsyne et son appel qui résonne étrangement aujourd’hui à nos oreilles de chrétiens intégrés, mais complètement dilués dans ce système qui s’est pourtant construit contre l’Église.

Noël, notre espérance

Sortir du mensonge ? Personnellement et institutionnellement ? S’il est une réaction à avoir, il s’agit bien de celle-là. Mais nos forces sont insuffisantes pour le réaliser par nous-mêmes. Plus que jamais, nous devons recourir à l’Enfant de la Crèche, à ce Dieu incarné, qui est certes venu apporter la paix, la vraie paix, mais pas à n’importe quel prix. Il a pris le chemin de l’humilité, de la pauvreté, de la prière, de la souffrance rédemptrice, du sacrifice. Au pied de la Crèche, formulons la prière de trouver tous la force spirituelle de ne plus pactiser avec le mensonge et de faire face au temps qui vient. Saint et joyeux Noël. 

1. Alexandre Soljénitsyne, Révolution et mensonge, Fayard, 192 p., 20 e.

2. Idem, p. 23.

Voir aussi notre hors-série : Alexandre Soljénitsyne, La vérité comme exigence, L’Homme Nouveau, 132 p., 12,50 e.

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