La pause liturgique : Offertoire Jubilate Deo universa terra

Publié le 13 Jan 2024
alleluia

2ème dimanche ordinaire ou 5ème dimanche de Pâques
2ème dimanche après l’Épiphanie ou 4ème dimanche après Pâques

 

« Jubilez pour Dieu, toute la terre, jubilez pour Dieu toute la terre, chantez un psaume en l’honneur de son nom. Venez et écoutez, vous tous qui craignez Dieu, et je vous raconterai tout ce que le Seigneur a fait en faveur de mon âme, alléluia ! » (Psaume 65, 1, 2, 16)

 

Commentaire spirituel

Voici assurément une des pièces maîtresses de tout le répertoire grégorien. Cet offertoire est célèbre, il s’agit d’un morceau de bravoure pour les chœurs, mais ce chant de louange procure une telle joie, engendre un tel enthousiasme qu’on a vraiment plaisir à le voir revenir sur le cycle liturgique.

Le contexte biblique de cet offertoire est le psaume 65 (66 selon la tradition hébraïque) qui est à la fois une hymne de louange en ses premiers versets, puis une action de grâce collective et individuelle. Le compositeur, ou du moins le copiste, en choisissant les trois versets qui constituent notre chant (les offertoires anciens comptaient souvent en effet un plus grand nombre de versets) a éliminé l’action de grâce collective, sans doute parce qu’elle est implicite dans la louange du début qui se veut universelle.

On a donc deux grandes parties dans cet offertoire : l’invitation universelle à la louange et la publication, par une âme privilégiée, des bienfaits de Dieu dans une vie. Passage étonnant de l’universel au particulier, car un lien mystérieux semble unir étroitement ces deux parties. Le psalmiste invite toute la terre à la louange, puis il invite ceux qui craignent Dieu à venir entendre le secret de sa propre bénédiction. Il y a là tout un enseignement spirituel qu’il est bon de recueillir.

D’abord le rôle unificateur de la louange, une louange joyeuse : jubilate ! Le mot latin qui traduit cette louange joyeuse a une origine champêtre : le jubilus, nous explique saint Augustin, c’est le cri inarticulé des paysans travaillant aux champs. Leur joie, au contact de la nature, se communique à travers leur chant, mais un chant qui dépasse toute parole rendue inadéquate pour exprimer les sentiments qui habitent l’âme.

« Voyez ces travailleurs qui chantent soit dans les moissons, soit dans les vendanges, soit dans tout autre labeur pénible : ils témoignent d’abord leur joie par des paroles qu’ils chantent ; puis, comme sous le poids d’une grande joie que des paroles ne sauraient exprimer, ils négligent toute parole articulée et prennent la marche plus libre de sons confus. Cette jubilation est donc pour le cœur un son qui signifie qu’il ne peut dire ce qu’il conçoit et enfante. Or, à qui convient cette jubilation, sinon à Dieu qui est ineffable ? » (1)

Cette louange suppose l’amour. La joie est un fruit de l’amour et le chant est normalement un fruit de la joie. Or le chant est explicitement mentionné ici, dans le texte de notre offertoire : « chantez un psaume en l’honneur de son nom ».

 

La joie de la création

Autre enseignement de ces versets : c’est la terre entière, autrement dit toute la création, qui est invitée à faire retentir sa joie et sa louange. C’est cela aussi qui contribue à rendre ce chant si enthousiaste. Il s’agit d’un cantique des créatures pris sur le vif. Les créatures louent Dieu et donc jubilent par leur être même. L’Écriture nous dit que les étoiles sont joyeuses de briller pour le Seigneur :

« Lui qui envoie la lumière, et elle part, qui la rappelle, et elle obéit en tremblant ; les étoiles brillent à leur poste, joyeuses ; les appelle-t-il, elles répondent : Nous voici ! Elles brillent avec joie pour leur Créateur. C’est lui qui est notre Dieu : aucun autre ne lui est comparable. » (2)

Mais cette louange des créatures inanimées a besoin de la médiation des êtres spirituels, anges et hommes, qui eux comprennent le sens et la destinée de la création. L’homme en particulier a reçu la mission d’animer la louange de la création, il n’en est pas seulement un acteur parmi d’autres, il en est l’âme, il en est le chef d’orchestre conscient, il prête ses sentiments au concert qui l’entoure et c’est une merveilleuse vocation, celle de tout homme et de toute femme.

 

« Heureux qui craint le Seigneur »

La deuxième partie du texte est plus originale : il s’agit toujours d’une invitation, mais réservée à ceux qui craignent Dieu, donc aux fidèles. L’âme qui invite possède un secret et ce secret elle veut le livrer, mais seulement à ceux qui peuvent le comprendre, l’apprécier, le partager.

C’est ici que le contexte liturgique de l’offertoire peut nous aider à saisir le sens plénier d’un tel texte : l’offertoire n’est pas seulement une offrande musicale accompagnant l’offrande du pain et du vin en vue du sacrifice. C’est aussi une invitation à entrer dans le grand sacrifice du Christ et de l’Église. Autrefois, les catéchumènes et les infidèles étaient invités à se retirer au moment de l’offertoire. Seuls les chrétiens baptisés pouvaient participer au saint sacrifice. Le secret, ici, les immenses bienfaits dont l’âme a été gratifiée, c’est donc d’abord le don suprême de l’Eucharistie.

L’offertoire oriente ainsi la louange universelle de la création vers l’action de grâce de l’Église pour le don de son époux. En célébrant la prière eucharistique, nous allons assister en direct à « tout ce que le Seigneur a fait en faveur de mon âme ». Car l’Eucharistie contient en elle-même le Christ tout entier et donc avec lui tout le trésor de son amour divin pour nous, tous les dons qui découlent de cet amour.

Une dernière remarque : cette fin d’offertoire fait penser au Magnificat : « Le Seigneur fit pour moi des merveilles, saint est son nom.» Marie est présente à chaque offertoire, à chaque messe. C’est elle qui nous invite à l’écouter nous chanter les secrets de Dieu sur son âme. Et il n’y a pas de meilleure préparation au saint sacrifice que de s’unir à Marie, la première des rachetés, que de louer le Seigneur avec Marie.

 

Commentaire musical

Jubilate Deo universa terra Partition offertoire
L’invitation à la louange, contenue dans cet offertoire du 1er mode, grâce à la mélodie, est devenue louange. On ne se contente pas d’inviter à la louange, on loue, éperdument, on se donne à fond à la louange. Ce 1er mode grandiose est très riche au plan mélodique. Il est très rare, dans le répertoire grégorien, qu’un même texte soit repris deux fois. C’est le cas ici et c’est d’autant plus significatif. Jubiláte Deo univérsa terra. Cette répétition va occasionner une des plus spectaculaires et des plus célèbres vocalises de tout le répertoire grégorien.

 

Invitation joyeuse et solennelle

L’intonation est classique en 1er mode : un appui sur la sous-tonique Do, puis sur la tonique Ré ; un intervalle de quinte Ré-La qui propulse la mélodie vers la dominante du mode ; la présence du Sib qui arrondit et adoucit cette intonation ; et la cadence qui se pose sur le La. Tout cela est bien entraînant et correspond bien à l’invitation solennelle à la louange qui inaugure cette pièce. Une fois lancé, le mouvement nous fait passer rapidement sur le destinataire de la louange, Deo, dont l’accent doit être bien souligné, mais aussi pris très légèrement, presque impétueusement.

L’universalité de l’invitation se traduit dans les mots univérsa terra. Beaucoup de fermeté et d’ampleur dans ce passage, avec notamment un accent soutenu de univérsa et une tristropha très chaude sur le Do, d’autant mieux mise en valeur qu’elle est isolée entre deux intervalles de quarte et de quinte. Terra, malgré le retour au grave de la mélodie, doit être repris avec un bon mouvement jusqu’à la fin de cette première phrase mélodique qui  fournit juste le thème de l’extraordinaire déploiement de la seconde phrase.

Cette seconde phrase reprend donc le texte de la première, mais elle va l’amplifier de façon magnifique. La vocalise du Jubiláte se développe à partir de la dominante La où nous étions arrivés à la fin de la première phrase. Elle ressemble à une immense vague de louange et de joie, puissante et forte, en crescendo continu.

Elle est constituée de 55 notes et donc de 54 intervalles. La moitié de ces intervalles (28 sur 54) sont des intervalles de seconde. Et si l’on retire les unissons (15 sur 54), il ne reste que 9 intervalles de tierce et 2 intervalles de quarte. C’est donc une mélodie très resserrée qui monte progressivement, de façon grandiose et très régulière, jusqu’au sommet sublime atteint sur le Fa aigu.

Les notes intercalées entre les longues et plongeant doucement au grave font penser à une sorte de convocation successive de toutes les créatures pour louer Dieu. Les longues, quant à elles, expriment cette louange et son caractère éternel.

On imagine, à travers cette merveilleuse ascension, la louange assumant, les unes après les autres, toutes les créatures, depuis les plus humbles jusqu’aux plus nobles, pour les hisser jusque devant le trône de Dieu pour lui offrir en action de grâce l’immense joie du créé. C’est vraiment puissant comme idée musicale. Dom Baron, lui, utilise une autre image, mais assez proche tout de même : il parle « d’une ardeur qui monte, s’enfle, éclate, enthousiaste comme le cri d’une foule qui chante son héros ».

Après cette vocalise, le mot Deo est reproduit sans changement par rapport à la phrase précédente, de même que le début de univérsa terra. Seule la fin de terra se déploie de façon originale par rapport à son modèle, en un développement puissant et très expressif qui amplifie le mot et toute cette phrase somptueuse.

 

Délicatesse de la vénération

La deuxième partie de cet offertoire est aussi une invitation mais plus douce. Il ne s’agit plus de jubiler sans paroles, il s’agit de chanter un psaume ou une hymne. Le départ de la phrase est très net sur le podatus de psalmum, mais la suite se déroule de façon plus modeste, tout en gardant quand même une grande fermeté.

On peut noter la belle montée chaleureuse et intense de nómini qui se confirme et s’amplifie encore sur le pronom ejus. Le crescendo doit monter sans interruption jusqu’au sommet sur les Do de ejus. Il y a de l’enthousiasme dans ce crescendo mais modéré par la vénération envers le Seigneur qui s’exprime de façon délicate et joyeuse en même temps.

La troisième partie est encore une invitation. Elle commence à l’aigu sur veníte qui est plein de joie, de force, de conviction. Le psalmiste a quelque chose à dire, il veut le clamer haut et fort, il veut être entendu de tous. Sa voix retentit pour proclamer les merveilles de Dieu. Pourtant, à partir de la finale de narrábo, une nuance d’intimité s’introduit dans l’interprétation. La note longue qui termine la formule mélodique de narrábo, laisse la mélodie comme en suspens, et amène de façon très heureuse la grande douceur du vobis. Là, on a l’impression d’un secret qui se dit de cœur à cœur.

À partir de ce moment, la mélodie se fait plus retenue, y compris dans ses crescendos, par exemple celui de omnes, ou l’élan joyeux mais retenu de quanta fecit. La finale de la quatrième phrase, sur qui timétis Deum, est très belle, elle traduit une profonde révérence envers l’auteur divin de tant de bienfaits, ces bienfaits qui sont mentionnés dans la cinquième et dernière phrase, qui n’est pas moins belle ni expressive que les autres.

Après l’élan initial de quanta fecit, la mélodie se resserre définitivement pour ne plus dépasser qu’une seule fois le Sol. L’âme se recueille et dans ce recueillement dit son secret : le Seigneur a fait pour elle des merveilles. C’est ici que la mélodie se fait mariale, toute humble, toute adorante. L’interprétation de ánimæ meæ est merveilleuse, on a l’impression d’une âme qui s’enfonce dans la tendresse et l’adoration, et qui finalement se tait, dans la possession amoureuse de son infini trésor.

Il y a pourtant un dernier mot à cette pièce d’anthologie et c’est l’alléluia qui tombe à merveille ici pour conclure ce chef-d’œuvre. Le tempo de cet alléluia doit être léger, le mouvement très joyeux, l’atmosphère très paisible. C’est vraiment un point final, un résumé de tout le message délivré dans cet offertoire qui nous introduit dans la grande prière eucharistique.

 

Pour écouter :

 


  1. Saint Augustin, 2ème sermon sur le psaume 32.
  2. Baruch, 3, 33-36.

 

>> à lire également :

Un moine de Triors

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