Russie/Ukraine : les sanctions économiques sont-elles l’arme fatale ?

Entretien avec Pierre de Lauzun

L’augmentation vertigineuse des prix de l’énergie inquiétant l’opinion, les mesures économiques et financières décidées par l’Union européenne paraissent brutales et susceptibles de faire trembler la Russie. Mais qu’en est-il vraiment ? L’analyse d’un spécialiste de la finance et des relations extérieures.

L’exclusion de la Russie du réseau Swift (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) a été annoncée comme l’une des sanctions économiques les plus importantes. Que représente ce réseau ?

Swift est un réseau visant à sécuriser et faciliter les ordres de paiement interbancaires. Il ne permet pas de réaliser directement les échanges mais authentifie les transactions entre banques. Pour prendre une comparaison (avec ses limites), quand vous effectuez un virement directement à partir de votre compte en ligne, en deux clics vous authentifiez le fait que vous demandez à votre banque de verser une certaine somme à une entreprise… À la banque ensuite de réaliser le paiement si vous avez les provisions nécessaires. Cette manœuvre est bien plus commode que l’ordre de virement papier, pour lequel vous devez vous rendre à la banque, remplir un formulaire, prouver votre identité, et où la banque doit ensuite enregistrer cette demande puis la traiter. Pour les banques russes, la gêne de l’exclusion du réseau Swift est donc réelle. Ce n’est pas pour autant la bombe atomique économique que certains ont évoquée. Des solutions s’offrent aux banques russes : utiliser un autre réseau, comme le système chinois, qui n’a pas l’ampleur de Swift et reste tributaire du bon vouloir des Chinois (il en existe aussi un interne à la Russie qui ne fonctionne qu’entre banques russes) ; enfin deux banques russes servant à régler le gaz et le pétrole (qui ne sont pas sous embargo) n’ont pas été exclues de Swift. Il est donc possible de passer par elles.

Les sanctions pourraient donc devenir bien plus importantes si l’Europe choisissait, à la suite des États-Unis, de décréter un embargo sur le pétrole et le gaz ?

Tout à fait. Si nous suivions les États-Unis dans cette voie-là, il serait logique que les deux dernières banques soient à leur tour exclues de Swift. La première gêne, au-delà de cette exclusion, serait alors pour la Russie l’accumulation du stock de gaz et de pétrole invendus. Le pétrole peut être acheminé sans trop de difficultés vers d’autres destinations pour être vendu à de nouveaux acquéreurs, le transport du gaz nécessite des tuyaux, ce qui complique énormément la chose. Mais plus largement, toute la difficulté réside dans le fait que les sanctions touchent les deux côtés : celui qui les applique et celui qui les subit. L’impact est déjà important sur les Occidentaux.

La hausse des coûts est-elle imputable à la guerre ?

Il y a la guerre d’un côté, il y a les sanctions économiques de l’autre. Actuellement les problèmes économiques découlent surtout des sanctions. La guerre affecte économiquement l’Ukraine et la Russie, puisqu’une partie des ressources est réaffectée aux besoins militaires, mais au niveau mondial cet impact est minime. Tout au plus l’inquiétude fait-elle monter les cours. Ceci étant, si les Russes recourent à des moyens sensiblement plus violents que jusqu’à maintenant, les sanctions pourraient toucher le gaz et le pétrole et les difficultés augmenteraient beaucoup.

Une crise comme celle à laquelle nous assistons pourrait-elle remettre en cause l’hégémonie du dollar comme monnaie internationale ?

Pour l’instant la guerre ne fait que renforcer le dollar et l’aggravation des sanctions renforcerait d’autant plus les États-Unis. L’Europe est en effet bien plus exposée. La seule alternative au dollar serait à chercher du côté des Chinois, mais pour l’instant leur système financier n’est pas mûr. Les Chinois ont un mode de fonctionnement à part. Ils n’ont pas le même rythme, les mêmes intérêts ni le même fonctionnement que la Russie, et ils visent des objectifs à long terme. Ce conflit les aide en ce qu’il leur permet de franchir de nouvelles étapes, mais dans la perspective d’une longue marche. Plus généralement par ailleurs, l’Asie ne rentre pas dans le schéma idéologique occidental de lutte entre le Bien et le Mal. Raison pour laquelle on n’y prend pas parti pour un camp ou un autre.

Que se passe-t-il si la Russie fait banqueroute ?

Quand un pays ne peut plus assurer ses paiements, principalement de ses emprunts, ses créanciers ne reçoivent plus d’argent mais il n’y a pas d’inconvénient majeur immédiat pour le pays, excepté en cas d’embargo sur ses actifs. Pour la Russie, ce serait mauvais en termes d’image, mais, comparées aux sanctions, les difficultés supplémentaires ne seraient pas très importantes. Le principal inconvénient d’une banqueroute est en effet qu’elle empêche d’emprunter ; mais la Russie ne peut de toute façon plus le faire actuellement. Éventuellement les créanciers peuvent être payés en roubles (c’est ce qu’a annoncé Vladimir Poutine) mais cela suppose qu’ils l’acceptent ; des renégociations pourront ultérieurement avoir lieu, avec un rééchelonnement ou l’abandon d’une partie des créances. Ensuite, pour les créanciers, tout dépend des couvertures de défaillance prises (CDS : credit default swap) et des conditions dans lesquelles elles s’appliquent.

Propos recueillis par Odon de Cacqueray

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