Conter Noël

Publié le 14 Jan 2019
Conter Noël L'Homme Nouveau

La littérature anglophone a fait du « conte de Noël » un genre à part entière ; dès le XIXe siècle et l’essor de la presse, ces textes de circonstance deviennent passage obligé pour les feuilletonistes et auteurs à succès priés de fournir aux journaux la copie attendue. Sans doute serait-il intéressant d’étudier, au fil des ans, l’évolution de ces nouvelles où l’aspect religieux et édifiant n’a cessé, jusqu’à nos jours, de décliner. Il y a beau temps qu’à l’approche des « fêtes », les périodiques britanniques et américains préfèrent aux contes sacrés des histoires policières sur fond de réveillon, dont la fin n’est plus fatalement rose.

Curieusement, la presse et l’édition françaises n’ont jamais adopté cette mode. Le conte de Noël se révèle parent pauvre de nos Lettres et qui voudrait, comme Sébastien Lapaque s’y risqua voilà une vingtaine d’année en publiant sous le titre Le Noël des écrivains, (Sortilèges. 1999) une anthologie sur le sujet, aurait des surprises tant il s’avère qu’il a été peu ou mal traité.

L’explication en est peut-être à chercher dans l’amour et le respect qu’inspirait le mystère de la Nativité. Pourquoi, en effet, chercher des effets de style ou de surprise quand un Auteur d’une qualité sans égale avait, une fois pour toutes, écrit et mis en scène une histoire que personne ici-bas n’égalerait jamais, faute d’ailleurs d’être capable de l’imaginer ? Qui aurait osé inventer cette théophanie improbable au fond d’une étable, d’un Dieu rédempteur descendu du Ciel afin de prendre la nature humaine, s’humilier, souffrir, et mourir finalement du supplice des esclaves ? Comme le dirait saint Paul, pareille histoire serait d’obligation scandale et folie pour les sages selon ce monde. Il convenait de la laisser aux docteurs et aux orateurs sacrés.

Voilà sans doute pourquoi tout écrivain chrétien ne saurait jamais se risquer à entrer de plein pied dans ce mystère et doit se contenter de l’effleurer de loin, en marge, à la périphérie. Jean de La Varende, auquel l’on doit, avec Le Saint Esprit de Monsieur de Vaintimille, l’une des rares vraies réussites du genre, Marie Noël, qui aimait tant la Nativité, bien que ce temps eût été marqué pour elle par de grandes douleurs, l’avaient compris. Frédéric Fajardie, qui faisait profession ostensible de ne pas croire, -mais qui peut dire où la grâce vient à la fin visiter les âmes et les cœurs ? – l’avait compris, lui aussi, qui, dans l’une de ces nouvelles dont il avait le secret, L’étrange Noël de Sedek Bouzzadine, démontrait que l’amour et l’abnégation, le sens de la justice pouvaient ouvrir aux bons, et aux mauvais, larrons, sans qu’ils s’en doutent, les portes du Ciel, parce qu’ils auraient mieux pratiqué les béatitudes que beaucoup de catholiques certifiés …

Quelques écrivains protestants, Dickens, Andersen, Lagerlöf, le savaient aussi, mais ce fut souvent pour démontrer que leur société, ancrée dans la conviction, à l’opposée pourtant de la mangeoire de Bethléem, que la réussite matérielle était preuve de l’élection divine, ne laissait guère de place, en la nuit sacrée, pour les pauvres. La petite marchande d’allumettes est condamnée à mourir de froid à la porte des riches.

D’autres auteurs allèrent, avec talent, s’inspirer du fond populaire et folklorique. Parfois pour le détourner avec malice, car, en relisant les trois messes basses d’Alphonse Daudet, l’on n’est pas assuré, adulte, que ce soit bien orthodoxe, cette affaire de diablotin déguisé en enfant de chœur et de chapelain obsédé par ses dindes truffées jusqu’à entraîner dans son péché de gourmandise tous les infortunés assistants de ses messes sacrilèges …, parfois, comme Anatole Le Braz, ou d’autres folkloristes, pour sauvegarder des traditions et légendes, dont d’antiques traces de paganisme n’étaient pas absentes mais qui demeuraient profondément chrétiennes, menacées de disparition à l’aube du XXe siècle.

Des écrivains russes en firent autant, ce qui a permis à Gérard Letailleur de réunir, sous le titre Noëls de la sainte Russie ( Via Romana, 2014. 150 p. 16 €), des contes où des personnages issus des traditions préchrétiennes, tels le grand-père Gel ou la petite fille de neige, côtoient les rois mages et l’Enfant Dieu. 

S’en indignera-t-on ? Moins, à coup sûr, que du détournement systématique, au profit des satisfactions les plus matérielles et les plus vaines, de la plus extraordinaire nouvelle de tous les temps : « Dieu a tant aimé le monde qu’Il lui a donné Son Fils unique. »

Anne Bernet

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