Jean Breton n’en pense pas moins | Décoder les décodeurs

Publié le 18 Fév 2021
Jean Breton n'en pense pas moins | Décoder les décodeurs L'Homme Nouveau

La magie du Web, c’est qu’un illustre anonyme peut donner son avis à une audience excessivement large. Mais les gens manquent souvent de sens critique, c’est pourquoi des organismes neutres s’attachent à mettre en perspective les diverses informations issues de sources parallèles, pour en vérifier les sources ou mettre en garde contre les erreurs de logique. C’est beau, c’est louable, c’est républicain, j’en pleurerais presque.

Mais c’est aussi totalement faux. Le manque de sens critique ? on en a déjà parlé avec l’infantilisation : ce n’est pas en nous prémâchant une pseudo-analyse que nous redeviendrons concitoyens de Descartes. Anonyme ? voire ! les algorithmes des géants de l’Internet sont techniquement bien assez vicieux pour mettre en avant certaines choses et pas d’autres. L’organisme assez neutre ? biais cognitif déjà dépassé, la valeur quasi-institutionnelle des organes de presse commence à disparaître – pas assez vite il est vrai.

Reste que le principe de chercher à mettre un peu d’objectivité sur un buzz reste éminemment intéressant. Que la vérification soit payée par Le Monde ou Le Figaro, quelle importance ? La recherche de la vérité est l’un des piliers du journalisme, non ? Sur le cas particulier des « décodeurs », il faut pousser plus loin.

Les propriétaires de ces temples de l’esprit critique ont tous un idéal ou une idéologie ; difficile de leur en vouloir si les buzz « déconstruits » sont uniquement ceux qui vont à l’encontre de la doctrine à promouvoir. On peut même déterminer la ligne d’un journal, en creux, comme étant exactement l’adversaire des « révélations » soigneusement démolies. Immigration, culture de mort, restrictions sanitaires, pro ou anti Raoult selon le sens du vent gouvernemental, séparatisme catholique… Sans préjuger de la qualité de la « vérification », on constate déjà que statistiquement, les grand-prêtres de l’objectivité ont l’anathème sélectif.

Le contenu même est douteux, parce qu’il suit systématiquement un schéma : soit un appel à des données scientifiques « à la source » ou prétendant l’être, absolument incompréhensibles pour le commun des mortels, et qu’ils se chargent, grands princes, de décrypter, avec la bonne foi d’un assureur. Soit un procès d’intention, citant un passage et décidant de la pensée de son auteur, faisant preuve d’autant d’imagination morbide que Lovecraft.

Enfin, les tournures de phrases employées sont une insulte à l’intelligence et au sens critique qu’elles prétendent promouvoir. Un ton paternaliste, des généralisations à outrance, l’introduction de mots-clés issus du « Dictionnaire de la diabolisation », au choix : complotisme, appel à la haine, à l’intolérance religieuse… Ce qu’on appelle l’émancipation de la pensée, je suppose.

Le principe de mettre à disposition des éléments pour forger son jugement est sain, mais dès qu’on l’applique, on en perd l’objectivité. En sciences, on cherche à démontrer une intuition ou une conjecture, on ne met pas des équations au pif ! De même, le chevalier blanc du Web sauvage ne cherchera les éléments à charge qu’en fonction de ses convictions. Convictions qui seraient alors légitimées par une prétendue objectivité. Le tour est joué !

Le vrai problème des Décodeurs, c’est que « les gens manquent de sens critique »… Heureusement que je suis là pour les décoder… en toute objectivité !

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