> Tribune libre de Pierre-Emmanuel Dupont, chargé d’enseignement à l’Institut Catholique de Vendée
Tout en présentant la pensée politique d’Henri Charlier (1883-1975), récemment rappelée par son petit-fils, dom Henri, moine du Barroux, Pierre-Emmanuel Dupont s’interroge sur sa possible conciliation avec la doctrine classique du bien commun, exposée par saint Thomas d’Aquin.
Né à Paris dans une famille républicaine et anticléricale, Henri Charlier (1883-1975), converti au catholicisme en 1913, est surtout connu pour son œuvre d’artiste peintre et sculpteur, ainsi que pour ses réflexions philosophiques sur l’art et sur l’éducation.
Politiquement proche de Péguy et initialement de la démocratie chrétienne de Marc Sangnier, il s’orientera ensuite, ayant étudié Frédéric Le Play et René de la Tour du Pin ainsi que les encycliques sociales, vers l’idée d’une réforme politique accordée à la foi chrétienne et à l’enseignement de l’Église.
C’est dans la grande revue catholique Itinéraires, créée en 1956 et dirigée par Jean Madiran, que seront publiés la plupart de ses textes relatifs aux questions sociales et politiques, dont beaucoup ont été rassemblés dans un volume intitulé La Réforme politique (DMM, 1997).
L’ouvrage de dom Henri (1), son petit-fils, constitue une utile introduction à la pensée politique d’Henri Charlier, qu’il présente comme un « maître à penser en matière de philosophie politique ».
Une haute idée de la politique
Charlier professe une haute idée de la politique, dont il écrit qu’elle est, « après le service de Dieu, la plus haute fonction à laquelle on puisse aspirer, car elle a pour objet de rechercher le bien commun des hommes et de l’assurer autant que possible ». Il distingue nettement d’une part la nature et la grâce, et d’autre part Dieu et César.
Sur la première distinction, l’auteur cite la remarque très juste de Charlier qu’« on ne force pas la grâce par des moyens matériels et des institutions naturelles. De bonnes institutions conformes à la nature des choses peuvent certes aider au bien. Ce sont celles qui protègent la stabilité de la famille, la paix dans le métier, favorisent l’amour de la patrie, car ces sociétés naturelles fondamentales le seront toujours. Mais la vie surnaturelle qui est celle des chrétiens est d’un autre ordre. Elle coiffe la nature sans la détruire, et même en l’accomplissant, mais elle n’en dépend pas ».
Charlier affirme qu’il existe un lien nécessaire entre la réforme politique et la réforme morale. « Quand [le] pouvoir politique est si faible ou si mal organisé qu’il ne peut accomplir sa fonction, il faut le réformer préalablement à toute occupation. Sans quoi toute action économique, ou sociale ou même morale, est vouée à l’échec ».
À titre d’illustration de cette idée, Charlier mentionne le cas historique de la chute de l’Empire romain. Comme le note l’auteur, « si cet empire a péri sous les coups des barbares un siècle seulement après sa conversion au christianisme, c’est, explique Charlier, parce que, bien que devenu chrétien, il n’était pas revenu à un ordre politique et social naturel : les forces spirituelles ne pouvaient à elles seules redresser l’organisation temporelle de la cité, parce que les institutions naturelles faisaient défaut ».
Confusion
Le précédent de l’Empire romain, rongé par la prééminence d’une administration toute-puissante, est invoqué par Charlier à l’appui de sa critique de la confusion du gouvernement et de l’administration, « la plus grave des idées fausses en politique ». À l’encontre de cette erreur, véritable « plaie des États modernes », Charlier affirme qu’ « une bonne administration consiste à établir les règles les plus simples et les plus générales ; un bon gouvernement à susciter, protéger les initiatives les plus diverses pouvant contribuer au bien commun ».
Dans cette logique, Charlier prend fermement la défense des corps intermédiaires, et en premier lieu de la famille (« dernier bastion où peut se réfugier la loi naturelle des sociétés »), mais aussi des associations de métiers et des corporations.
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Si la dénonciation par Charlier du primat de l’économie – et de l’esprit mercantile, vu comme la source de la perte du sens moral et de la montée des idéologies matérialistes – est d’une actualité frappante, son affirmation selon laquelle la société est faite pour l’homme suscite en revanche une certaine perplexité.
Charlier s’oppose ici, comme le reconnaît sans ambages l’auteur, à Jean Madiran qui défendait l’enseignement de saint Thomas d’Aquin sur la primauté du bien commun, et devance par là même le concile Vatican II (Gaudium et Spes, n. 25) et le magistère ultérieur qui suit la même ligne personnaliste.
La fin de toute société
Pour Charlier, « c’est parce que l’homme est une personne, un être doué d’une âme spirituelle, susceptible d’enrichissement spirituel et faite pour lui, qu’il est et doit être la fin de toute société ». Il faudrait parvenir à concilier cette position avec les textes de saint Thomas qui affirment nettement la primauté, selon la nature, de la cité sur la famille et sur l’homme individuel (notamment Somme théologique, Ia-IIae, q. 90, a. 2 ; Politique, I, livre 1, n° 38-39), ce qui est loin d’être évident.
1. Dom Henri, Introduction à la pensée politique d’Henri Charlier, éd. Sainte-Madeleine, 78 p., 7 €.
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