L’intelligence artificielle et le poète

Publié le 25 Mai 2026
intelligence artificielle Gaultier Bès

Gaultier Bès, un jeune intellectuel installé dans le paysage culturel français.

> Tribune libre de Henri Maubrun
À l’heure où l’Intelligence artificielle (IA) se déploie dans tous les pans de la vie humaine, Gaultier Bès se livre dans La Vie machinale à un démontage en règle de cette ingénierie de notre existence. 

 

Voici le quatrième ouvrage d’un intellectuel, certes jeune, mais désormais installé dans le paysage culturel des catholiques français de son temps. Gaultier Bès, normalien, professeur agrégé de lettres, s’est fait connaître jadis par la création du mouvement pacifiste « Les Veilleurs » en réaction au projet de loi dudit « mariage pour tous ». Dans la continuité de son œuvre journalistique à la tête de la revue d’écologie intégrale Limite, il signe cette année un essai tout aussi corrosif que roboratif sur l’objet actuel quasi-universel d’écriture des pensants, à savoir l’IA.

En bon littéraire, excellent même, l’auteur nous fait parcourir avec aisance monts et vallées d’un sujet pourtant ardu, maniant allitérations et assonances, s’évertuant sans retenue à l’art de la formule en des aphorismes antagoniques et autres néologismes polémiques (1). Un peu de la plume d’un Rivarol contre-révolutionnaire numérique.

Mais c’est aussi un jeune père de famille qui se peint lui-même dans un essai, philosophant à la première personne. Ce tissu narratif enracinant la réflexion (avant-propos, introduction et conclusion), et où l’auteur confie un peu de ce qu’il est, embrasse cinq chapitres thématiques clairement distincts. Cinq facettes d’un même « désastre » déconstruisant la civilisation, sur les plans écologique, économique, politique, intellectuel, existentiel.

La thèse centrale – à savoir que « la généralisation de l’IA ne peut produire qu’une société machinale, pilotable et standardisée, humachinale »« la vie artificielle perd en autonomie ce qu’elle gagne en automatisme » – se déploie en ces cinq ramifications, ou plutôt cinq écorces concentriques d’un même arbre, à l’aide d’une culture abondante et variée, classique comme contemporaine, technique comme humaniste. Celle-ci nourrit facilement et convainc tout autant. Parcourons donc cet écrit, élégant et sinueux, comme un jardin à l’anglaise.

Des ravages chiffrés

Naturellement, l’analyse s’ouvre sur notre milieu de vie planétaire. Les ravages sont savamment chiffrés, les divers matériaux déclinés, les grandes multinationales dénoncées. Mais l’auteur inscrit aussi cette surexploitation vaine de nos ressources dans le développement impliqué par la convergence des fameuses NBIC (2), dont l’IA n’est que le maillon dernier. Au passage, c’est tout le green business et son vocabulaire de « techno-écologiste » qui est dénoncé, ainsi que le « taylorisme domestique » (3) déplaçant la servitude de l’usine au salon qui est dévoilé.

Ensuite, la polémique monte d’un cran en assumant complètement les implications traditionalistes d’une critique, dans la pleine veine de Jacques Ellulet d’Ivan Illich, des technologies contemporaines. C’était attendu chez notre auteur, mais pas moins savoureux. Qu’on l’abhorre ou qu’on l’honore, cette thèse simpliste de la neutralité morale de la technique est à battre en brèche ! « Toute technique remodèle la société, proportionnellement à sa puissance », est-il pointé avec justesse. Est-il moralement neutre de remodeler la société ?

Que l’on considère un exemple de l’auteur qui choquera les crypto-féministes de tous bords : en supprimant des tâches domestiques par l’invention de l’électroménager, on a favorisé l’emploi salarié et, partant, contribué à transformer la structure familiale… Par ailleurs, si le miroir aux alouettes de la disparition du travail humain n’aurait pour revers que « l’empire de la passivité » humaine, en attendant c’est sur un « e-prolétariat » dont la précarité n’a rien à envier aux générations précédentes que prospère l’IA…

Sur le plan pratique, c’est sans doute en ce chapitre que culmine pour chacun d’entre nous l’intérêt principal de ce livre. L’IA nous rend facilement bêtes. Parce qu’elle exécute en un instant ce que nous procrastinons avec nos cerveaux lents. Aussi l’auteur fait à la fois l’éloge de la lenteur et se livre à une diatribe contre l’Éducation nationale qui se vend au numérique et à ses leurres.

Là encore, l’IA n’est qu’une rupture anthropologique de plus dans une vaste tectonique des plaques, mais pas n’importe laquelle. Les thèses de Nicholas Carr sur l’abêtissement résultant de l’usage d’Internet (4) sont prolongées, amplifiées et sautent d’un palier.

En outre, ce n’est pas que notre intelligence qui en prend un choc mais aussi notre volonté. En effet, l’usager irréfléchi en vient à « percevoir » la technologie comme « la Maman suprême prête à répondre sans défaillance à tous ses désirs et à le protéger des frustrations d’un monde aléatoire » (5).

Échelle du plein épanouissement de la nature humaine, la politique, est, elle aussi, « dataminée ». Les grandes questions sur les causes et les fins – Qu’est-ce qui fonde le pouvoir ? Qui doit décider de quoi ? Qu’a-t-on à protéger ? – disparaissent sans coup férir derrière les savants calculs sur les moyens.

L’IA réactualise le rêve de la substitution du nombre à la loi, de l’algorithme informatique à la prudence et l’équité humaines, pourrait-on compléter. L’« algocratie », soit « la mise en pilotage automatique des affaires humaines », si elle ne peut être ni une représentation du peuple ni un gouvernement véritable, peut bien, en revanche, aboutir à une surveillance généralisée et à une sorte d’esclavage doux qui déresponsabilise et nous dissocie de nos concitoyens. Une étape de plus dans l’ingénierie sociale… 

Pourquoi existons-nous ?

Enfin, nous en venons à la sève même de notre être. Pourquoi existons-nous ? Pourquoi continuer l’humanité ? Pourquoi habiter le monde quand un métavers le surpasse ? Pourquoi vivre quand la technologie nous permet de jouir et d’éviter toute souffrance dans la passivité ? En chrétien, l’auteur ne manque pas de montrer le risque d’idolâtrie, implicite déjà mais davantage encore à venir, de l’IA…

Mais alors que faire ? Tel est l’objet de la conclusion. Cela se résume en un mot : vivre. Et vivre pleinement et vraiment, donc par et dans son corps, ce que ne peut l’IA. Tout lien social y contribue. Toute expérience incarnée aussi. L’éducation est plus que jamais salvatrice et source d’espérance. « [T]out écran qui se ferme ouvre une fenêtre » et l’auteur n’oublie pas son horizon ultime qu’est le bon Dieu.

Nous gardons cependant une réserve. Cet ouvrage a la limite de son genre : c’est un essai et non une thèse de philosophie mettant en pièces méthodiquement, selon l’ordre des raisons, l’IA. Mais un peu plus d’ordre et moins d’allant poétique éviteraient de réduire cette position de résistance à celle qu’aurait eue un homme préhistorique contre le feu ou la roue, comme le dit (le pense ?) avec maladresse l’écrivain, dans son avant-propos ! Pour le reste, c’est beau, bon et vrai, et à méditer.

 


Gaultier Bès, La Vie machinale, Desclée de Brouwer, 224 p., 17,90 €.

La Vie machinale G Bes intelligence artificielle

1. La « siliconerie » du « cybernanthrope » aboutira à l’idolâtrie de « IAvhé » et d’« IAllah » !

2. Technologies nano-, bio-, informatiques et cognitives.

3. Qui consiste à exécuter des actes répétitifs au service de l’enrichissement de grandes entreprises, comme « scroller » mécaniquement sur un smartphone par exemple…

4. Auteur américain de What the Internet is doing to our brains.

5. Citation par l’auteur du livre Addiction by Design: Machine Gambling in Las Vegas, de Natacha Dow Schüll.

 

>> à lire également : Recensions : Renouveler les écoles catholiques

 

Henri Maubrun | Professeur agrégé de philosophie

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