À propos du totalitarisme et de la terreur, à l’école d’Hannah Arendt

Publié le 16 Mar 2017
À propos du totalitarisme et de la terreur, à l’école d’Hannah Arendt L'Homme Nouveau

Dans ses encycliques Veritatis splendor (nn. 99 et 101) et Evangelium vitæ (nn. 20 et 96) publiées en 1993 et en 1995, le saint pape Jean-Paul II dénonçait la possible dérive totalitaire des démocraties modernes. Ces fermes mises en garde suscitèrent bien des réactions d’émoi. D’aucuns ont pu penser et pensent encore que les propos du pape faisaient preuve d’un anachronisme coupable ou bien qu’ils révélaient un défaut de rigueur conceptuel par l’emploi inapproprié du substantif « totalitarisme ». Telle n’est pas notre opinion, car il nous semble au contraire que la culture de mort revêt un caractère systémique dans nos régimes contemporains, similaire à ce que l’on a pu observer dans le passé. Pour s’en convaincre, il convient de reprendre l’une des analyses les plus perspicaces du système totalitaire, celle proposée par Hannah Arendt dans les années 1950, à partir des expériences politiques national-socialiste et soviétique.

Deux critères : idéologie et terreur

Aux yeux de la célèbre philosophe juive allemande, le concept de totalitarisme repose essentiellement sur les deux critères suivants : l’idéologie et la terreur. L’idéologie est présentée comme le moteur du régime, c’est-à-dire ce qui fait agir tant les gouvernants que les citoyens. La terreur correspond à la nature du régime, ce qui le fait être, comme on peut dire que la nature de la monarchie consiste dans le fait qu’elle soit dirigée par un roi, l’aristocratie par une élite, etc. Conséquence selon Hannah Arendt de la faillite du sens commun, l’idéologie est un système d’explication du monde déconnecté du réel et de l’expérience. Les idéologies totalitaires, révolutionnaires, sont progressistes car elles énoncent l’idée d’un mouvement permanent, fondé sur des lois prétendument scientifiques, celle de la « nature » [qui n’a strictement rien à voir avec la conception classique de la loi naturelle ou du droit naturel] (évolutionnisme de Darwin appliqué à la race), d’un côté et celle de l’histoire, de l’autre (marxisme).

La définition de la terreur est particulièrement fine puisque selon cet auteur, elle a pour mission d’affranchir les processus énoncés par l’idéologie de tous les obstacles qu’ils peuvent rencontrer… y compris l’homme lui-même. À l’inverse des exécutions d’opposants auxquelles recourent les régimes autoritaires, la terreur est permanente et vise tout le monde, principalement des innocents. Selon Hannah Arendt, « cette humanité (l’homme nouveau, but ultime des idéologies), qui constitue à la fois le produit ultime et l’incarnation du mouvement de la Nature ou de l’Histoire, demande des sacrifices continuels – l’élimination constante de classes ou d’éléments raciaux hostiles, parasites ou malsains – afin de conquérir son éternité meurtrière ». (La nature du totalitarisme, p. 101) La terreur exécute les verdicts de mort dictés par l’idéologie. La liquidation de masse est donc intrinsèque au système totalitaire. Il en résulte que « le totalitarisme ne tend pas vers un monde despotique sur les hommes, mais vers un système dans lequel les hommes sont superflus ». (Le système totalitaire, p. 274) Cette phrase synthétise la quintessence du totalitarisme selon Hanna Arendt, qui a le mérite de définir un système politique inconnu jusqu’alors, dont les caractéristiques ne résultent pas du seul contexte social et politique, car d’autres idéologies peuvent devenir totalitaires.

À la lecture des deux encycliques citées, les allusions explicites de saint Jean-Paul II au totalitarisme ne sont pas éloignées du schéma qui vient d’être présenté, même s’il est question des démocraties occidentales. En effet, les divers paragraphes traitant du sujet mentionnent le relativisme éthique et la culture de mort à travers les lois autorisant l’avortement et l’euthanasie, formes nouvelles d’idéologie et de terreur de masse au sein d’un système politique.

Le relativisme éthique

Si l’idéologie s’exprime aujourd’hui différemment, elle garde ses traits caractéristiques à travers le relativisme éthique contemporain : déconnexion du réel, progrès linéaire et mouvement permanent. La société change nous dit-on, elle évolue, il n’y a pas de nature humaine et tous nos comportements sont des conditionnements sociaux, tous sujets aux mutations. Les sciences sociales fournissent aujourd’hui l’ossature intellectuelle de la « scientificité prophétique », annonçant des lendemains forcément meilleurs, quoique indéfinis. Ce processus justifie la phase nouvelle de la révolution anthropologique au service de l’émancipation narcissique des volontés pures, autrement dit au service du « droit à ». Quant à la terreur, elle ne s’exprime pas forcément par des camps ou des fusillades de masse. Puisqu’elle consiste à affranchir le processus de tous les obstacles qu’il peut rencontrer, les nouvelles victimes innocentes par excellence sont les enfants conçus non encore nés, dont la possible liquidation est déjà prononcée par les grandes « avancées » du mouvement progressiste émancipateur, comme le soi-disant droit des femmes à disposer de leur corps. Combien de morts depuis quarante ans en France ? Combien dans le monde entier ? Rendons-nous à l’évidence, dans nos démocraties occidentales aussi les êtres humains sont superflus. Cette réalité légale n’a rien d’accidentelle puisqu’elle est idéologiquement justifiée et qu’elle constitue toujours un sujet majeur de la vie politique française. Pire, il faut toujours plus d’avortements, comme si les « sacrifices continuels » étaient la règle intrinsèque au système.

La légalisation de l’euthanasie dans de nombreux pays d’Europe vient offrir de nouvelles victimes. Rien de tel pour faire comprendre aux impotents, faibles et vieillards superflus que leur « sacrifice » est vivement souhaité. « Lorsqu’il est parvenu au calme bien connu qui est celui des cimetières, le totalitarisme, loin d’être satisfait, transforme aussitôt et avec une vigueur accrue l’instrument que constituait la terreur en une loi objective du processus » (La nature du totalitarisme, p. 106) précisait Hannah Arendt. La transposition de cette analyse du phénomène totalitaire aux temps actuels n’a, hélas !, rien d’incongrue. Quand on y réfléchit un peu, ce n’est pas l’homme qui se libère aujourd’hui, mais le processus révolutionnaire qui s’affranchit de l’humanité. Quelles seront les prochaines victimes ?

Ce contenu pourrait vous intéresser

Société

Les menaces de LFI : Insoumission, désobéissance civile et révolution

L’Essentiel de Joël Hautebert | Les appels à la désobéissance civile et à la violence se multiplient avec l'approche de l'élection présidentielle de 2027. Une logique révolutionnaire qui invoque le chaos et la destruction comme armes et comme unique horizon de l'action politique face à la victoire annoncée de Marine Le Pen. Un danger pour la paix civile et des moyens illégitimes qui ne peuvent servir la loi supérieure dont nous nous réclamons.

+

Mélenchon désobéissance civile
SociétéLectures

L’islam des Lumières existe-t-il ?

Dans son dernier ouvrage paru, L’Islam des Lumières. Histoire de l’humanisme musulman (VIIe-XXIe siècle), Olivier Hanne brosse un vaste panorama de l'islam, en montrant que comme religion et comme civilisation il recouvre des courants de pensée nombreux et variés. Mais sa démonstration quand à la possibilité d'un islam libéral semble échouer devant l'Histoire.

+

islam des lumières coran
SociétéBioéthique

La GPA éthique : quand l’adjectif remplace la question

C’est logique ! de François-Marie Portes | En jouant avec les mots, on peut en venir à occulter leur sens réel et leurs conséquences. En s'appuyant sur une distinction des circonstances, on nous propose une GPA « éthique », oubliant que dissocier la maternité de la gestation est contre nature, divisant ce qui était uni.

+

gpa éthique
SociétéFin de vie

De la situation faite à la mort en temps nihiliste

L’Essentiel de Thibaud Collin | Dans notre société libérale, la mort est devenue incompréhensible. Échec impossible à envisager pour ceux qui divinisent la liberté et croient à l'autonomie complète de l'homme, elle est donc invisibilisée et l'euthanasie et le suicide assisté ne représentent que les tentatives illusoires de contrôler sa destinée jusqu'au bout.

+

mort nihilisme fin de vie euthanasie suicide assisté
SociétéLéon XIV

Léon XIV en France : La France face au Pape

Spécial venue du Pape en France | Alors qu'elle s'enfonce dans le nihilisme avec des lois de plus en plus antichrétiennes, la France accueille le Pape en grand pompe. Réaction Jean-Marie Le Méné, président de la Fondation Jérôme Lejeune, co-auteur d’une tribune intitulée « Léon XIV en France : le piège de l’instrumentalisation » et parue dans le JDD début juin.

+

fin de vie tribune le menée français france pape Léon XIV