Attaques contre Jean-Paul II en Pologne : la manipulation de destruction massive

Publié le 02 Avr 2023
Jean-Paul II

Une nouvelle campagne d’accusations sur le sujet des prêtres pédophiles a été lancée contre le pape Jean-Paul II en Pologne, à l’époque où il était archevêque de Cracovie, à travers un livre et un documentaire. Quel crédit peut-on accorder à leurs auteurs ? Mettent-ils en question les enquêtes plus anciennes appuyées sur les archives de la police secrète de la Pologne communiste ? Tomasz Rowiński, Polonais historien des idées, passe en revue les cas mis en avant.

 

Depuis quelques semaines la Pologne est secouée par des attaques contre Jean-Paul II venant de deux médias libéraux : la télévision TVN et le holding Agora S.A., éditeur du journal Gazeta Wyborcza. Ces attaques se fondent principalement sur une manipulation de documents historiques tendancieusement sélectionnés. Pourtant, le sujet a déjà été largement décrit par les journalistes étudiant l’histoire de l’Église polonaise sous la dictature communiste.

Le « scandale » en cours est alimenté par deux ouvrages. Le premier est un livre du journaliste néerlandais travaillant en Pologne, Ekke Overbeek, intitulé Maxima culpa. Jean-Paul II savait, et le second est un reportage télévisé de Marcin Gutowski intitulé «Franciszkańska 3». Les deux auteurs prétendent avoir fait un travail de pionnier en décrivant les réactions de Karol Wojtyła, alors archevêque de Cracovie, aux cas de pédophilie parmi les prêtres de cet archidiocèse.

En réalité, les accusations des deux journalistes reposent sur des insinuations et des omissions délibérées des constats historiques connus. Les lacunes factuelles de ces récits sont étayées par des déclarations du type : «nous savons sans aucun doute», «ce sont plus que des indices» ou encore «Wojtyła était au courant des abus sexuels des prêtres et les a dissimulés, déjà en Pologne, avant de devenir pape». Cependant, au-delà de ces déclarations, rien dans ces documents n’indique que cela ait été le cas. Même les historiens d’horizons politiques différents critiquent sans ménagement aussi bien le livre que le film.

Manipulation des sources

Il convient d’examiner la manière dont Overbeek et Gutowski manipulent les sources. Ce dernier, par exemple, déclare avoir utilisé dans son film d’autres sources que les archives des services secrets communistes, connus en Pologne sous le sigle « SB » (1). Pourtant, ces « autres sources » n’y apparaissent pas. Il laisse également entendre avoir réalisé un document inédit, alors qu’en réalité, il utilise des informations déjà connues du public, mais agencées en fonction de son a priori.

En effet, tout récemment, à l’automne 2022, le quotidien Rzeczpospolita a publié une série d’enquêtes consacrées aux prêtres pédophiles de l’époque où Karol Wojtyła était évêque de l’archidiocèse de Cracovie. Ces enquêtes signées par Tomasz Krzyżak et Piotr Litka ont généralement été reconnues comme véridiques. Les conclusions des journalistes de Rzeczpospolita sont entièrement opposées aux thèses d’Overbeek et de Gutowski. Il en ressort notamment que la réaction de Wojtyła était correcte et même parfois plus stricte que ce que prévoit le droit canon.

Gutowski et Overbeek examinent d’abord le cas du père Józef Loranc en suggérant que l’archevêque Wojtyła mutait cet agresseur d’une paroisse à l’autre. Il serait donc coupable de couvrir un crime. Or, c’est manifestement faux puisqu’on connaît la manière dont Wojtyła a géré cette affaire. Il est possible de démontrer qu’à cette époque-là, dans l’archidiocèse de Cracovie, les procédures pénales ecclésiastiques fonctionnaient plutôt bien.

Lorsqu’en 1970, le curé de la paroisse du père Loranc apprend des habitants du village que ce dernier abuse de jeunes filles, la réaction de l’Église est immédiate. Le curé va voir son doyen pour demander conseil. Celui-ci ordonne que le prêtre agresseur soit sans délai déféré à la curie, ce à quoi le curé obtempère. Dès le lendemain, le père Loranc apparaît devant le cardinal Wojtyła et se reconnaît coupable.

Sanction immédiate

Que décide Wojtyła ? Conformément au droit ecclésiastique en vigueur, il suspend le prêtre et lui retire sa mission canonique, donc le droit d’enseigner. Est-ce qu’il le transfère dans une autre paroisse ? Pas du tout. Il le place dans un des couvents masculins qui, à l’époque, servaient de lieux d’isolement ou de « détention ecclésiastique ».

La rapidité de la réaction de l’Église était telle que les actions du cardinal Wojtyła et de ses prêtres ont anticipé celles de la milice d’État qui, elle aussi, était informée des actes criminels du prêtre. L’arrestation a eu lieu non pas à la paroisse, mais sur le lieu d’isolement. Le père Joseph Loranc a été condamné par l’État à une peine de prison pour pédophilie.

Il en est autrement pour le père Eugeniusz Surgent, un des prédateurs sexuels les plus connus de l’Église catholique de la Pologne communiste. La complexité de la situation canonique du prêtre a fait que la désinformation est passée plus facilement. Le père Surgent avait été ordonné prêtre dans le diocèse de Lubaczów, relevant de la compétence de l’archidiocèse de Lviv, ville détachée de la Pologne après la guerre, mais il a exercé son ministère dans l’archidiocèse de Cracovie.

Lorsque ses actes pédophiles sont révélés, il est expulsé par Wojtyła du diocèse de Cracovie vers son diocèse d’origine, car c’est seulement là qu’un procès canonique pouvait se dérouler. Or les journalistes qui attaquent Wojtyła font semblant de ne pas distinguer les mutations entre les paroisses à des fins dissimulatrices et la mise en place des mesures préventives ou disciplinaires propres au droit canon. Le père Surgent a également été condamné à une peine de prison dans un procès pénal.

Un cas intéressant est l’histoire du père Bolesław Saduś, dont on ne sait pas grand-chose, si ce n’est que ce que l’on peut trouver dans les archives de la police secrète SB. Le père Saduś était collaborateur des communistes et n’a jamais été poursuivi pour violences sexuelles sur mineurs. Comme l’indiquent de manière convaincante Tomasz Krzyżak et Piotr Litka, la seule chose dont on peut être certain c’est son homosexualité. Les cas des prêtres Loranc et Surgent montrent que les autorités communistes n’étaient pas clémentes vis-à-vis des prêtres pédophiles.

Le père Saduś s’est-il vu proposer une collaboration plus étroite avec les SB contre l’abandon des poursuites ? Ce n’est qu’une hypothèse, car il n’y a pas de preuve qu’il ait commis des faits pédophiles. Dans son profil de collaborateur secret, il est noté que «les circonstances supplémentaires de son lien avec les services SB étaient les scandales des mœurs relatifs à son activité pastorale ainsi que l’aide que [les services secrets] lui [ont] apportée».

Ces « scandales » et cette « aide » se rapportent plutôt à la dissimulation par les SB d’une tentative de séduction de jeunes hommes adultes pendant le congé de Saduś en 1965. En outre, il n’existe pas non plus de preuve que le cardinal Wojtyła ait été au courant du comportement immoral de ce prêtre. Les journalistes Krzyżak et Litka démontrent que Wojtyła avait une connaissance partielle des problèmes des prêtres de son diocèse, ses proches collaborateurs ne lui disant pas tout.

Une discrétion obligée

Le père Saduś a fini par quitter le diocèse de Cracovie pour s’installer en Autriche, avec l’accord du cardinal Wojtyła. Selon Gutowski, Wojtyła a occulté devant le prélat autrichien Franz König les « vrais » motifs de sa demande d’accueil du prêtre polonais. Le journaliste ne veut pourtant pas admettre que la correspondance officielle des évêques était lue par les services communistes et, de ce fait, les évêques s’y exprimaient avec parcimonie. Il ne veut pas non plus se souvenir que Wojtyła et König étaient très proches et n’avaient pas besoin de courrier officiel pour se transmettre des informations.

Des exemples montrent qu’il s’agissait d’une pratique normale de résistance des évêques face à la surveillance communiste. Gutowski néglige également le fait que le père Saduś a demandé à quitter la Pologne au moins quelques mois avant que des signes de ses frasques homosexuelles ne parviennent aux oreilles du cardinal Wojtyła. La pédophilie n’a probablement pas été mentionnée du tout et, à ce jour, il n’existe aucune preuve que le père Saduś s’intéressait à des garçons mineurs.

Gutowski refuse également de mentionner qu’au cours des années du ministère du père Saduś en Autriche, aucune accusation n’a été portée contre lui, alors que la problématique des abus sexuels était particulièrement présente dans l’Église de ce pays.

Présenter tous les éléments

Il est du devoir d’un chercheur en histoire, y compris d’un journaliste, de présenter tous les éléments disponibles, y compris les doutes, et d’éviter la surinterprétation à l’appui d’une thèse. Gutowski ne laisse pas au public la possibilité de suspendre le jugement jusqu’à l’éventuelle ouverture des documents par la Curie cracovienne et l’établissement de ce que le cardinal Wojtyła savait réellement sur le père Saduś. Le journaliste commet toutes les erreurs professionnelles : d’une part, il tronque les informations et, d’autre part, il remplit les lacunes historiques avec des spéculations arbitraires.

Enfin, il convient d’évoquer la calomnie d’Ekke Overbeek contre le cardinal Adam Sapieha, l’éminent archevêque de Cracovie de la première moitié du XXe siècle. Il s’agit là d’élucubrations qui visent à jeter de l’ombre sur le pape Jean-Paul II. Overbeek accuse le cardinal polonais d’avoir agressé sexuellement des clercs et des prêtres. Ces accusations sont basées sur un seul document issu des archives des services secrets, signé par le père Anatol Boczek, prêtre sympathisant avec le régime communiste, alcoolique, séducteur de femmes, mû par un sentiment de vengeance contre Sapieha.

Le journaliste néerlandais a omis de préciser que ce prêtre avait été radié par les services SB de la liste des informateurs comme étant un contact peu fiable, donc inutile. Overbeek construit un récit suivant : puisque le cardinal Sapieha (octogénaire et fort malade) a harcelé le père Boczek, il aurait harcelé également d’autres prêtres, dont Karol Wojtyła, qui – de ce fait – serait indulgent à l’égard de la pédophilie. Une séquence causale aussi complexe présentée par Overbeek est cousue de fil blanc.

Sous la torture…

Au cours d’un « débat » consacré à la culpabilité présumée de Jean-Paul II, un autre témoignage est apparu, au contenu accusateur à l’encontre du cardinal Sapieha. Il s’agit d’une déclaration du père Andrzej Mistat, issue, elle aussi, des dossiers de la police secrète. Le père Mistat était l’assistant de Sapieha et servait souvent de messager secret entre les opposants et les hommes politiques polonais en exil. Dans ce cadre, il a été arrêté, torturé et, lors des tortures, il aurait fait des aveux sur la prétendue prédation sexuelle du cardinal Sapieha.

Cependant, un témoignage obtenu dans ces circonstances n’est pas réputé avoir une grande crédibilité aux yeux des spécialistes des archives. Les dossiers de la police secrète communiste en Pologne sont minutieusement étudiés depuis des décennies. Ils font l’objet de nombreuses enquêtes d’historiens qui connaissent de près les cas des mœurs des prêtres. Jusqu’ici, les accusations portées contre Sapieha n’ont pas été confirmées par les recherches.

Les dossiers de la police secrète

La conclusion que les historiens lucides portent contre les accusations des journalistes malveillants est qu’il faut savoir lire et comprendre les dossiers de la police secrète. Est-ce qu’on accepte sans vérifier les témoignages des gens torturés par la Gestapo ou le NKVD ? Les travaux d’Overbeek et de Gutowski doivent être traités – indépendamment des intentions de leurs auteurs – comme une nouvelle attaque politique contre la civilisation chrétienne, encore vivante, en Pologne.

Il est vrai que les dirigeants de l’Église polonaise d’aujourd’hui, par leur réticence vis-à-vis des enquêtes sur le passé de l’Église et leur stratégie conservatrice, ne sont pas, dans cette situation, sans faute. Mais leur responsabilité pour certaines négligences n’est qu’indirecte. L’attaque contre Jean-Paul II reposant sur des manipulations médiatiques montre autre chose : nous entrons dans une nouvelle phase de la mise en cause de l’enseignement du grand pape. L’objectif principal de cette « dé-wojtylisation » est d’éradiquer la « civilisation de la vie » qui a pu être construite dans notre pays, grâce, notamment, à l’engagement de Jean-Paul II.

 

Traduit du polonais par Paweł Milcarek

  1. Édition en polonais.
  2. SB pour Służba Bezpieczeństwa, c’est à dire « Service de sécurité », service de renseignement et police secrète du régime communiste de la République populaire de Pologne.

 

A lire également : Affaire Philippe et Vanier : l’Eglise a-t-elle failli en raison du culte du secret ? L’avis d’un canoniste.

 

Tomasz Rowiński, historien des idées, rédacteur du trimestriel "Christianitas"

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