Au quotidien n°176 : Big Data is watching you

Publié le 25 Mar 2021
Au quotidien n°176 : Big Data is watching you L'Homme Nouveau

Dans un livre qui vient de paraître (Big-Data : faut-il avoir peur de son nombre ?), le militant d’Attac Pierre Henrichon décrit trois causes principales à la crise que traverse nos sociétés. Il a répondu aux questions de Marianne (22 mars 2021).

Vous attribuez cette « crise » à trois causes principales, qui se croisent : la cybernétique, la dataveillance et le néolibéralisme. De quoi s’agit-il ?

Pierre Henrichon : Nous sommes témoins de trois forces qui agissent ensemble et se renforcent mutuellement. En premier lieu, il y a la théorie cybernétique qui a pensé le contrôle par rétroaction, c’est-à-dire par un envoi d’informations visant un objectif précis. Cette théorie définit les humains, les machines et les animaux comme étant des entités informationnelles réceptives à la rétroaction.

Deuxièmement, il y a la mise en place d’un réseau informationnel omniprésent qui se déploie à la faveur d’une constante surveillance, appelée dataveillance, par des capteurs sur le web, sur nos téléphones intelligents et sur de nombreux autres appareils. Cela nous transforme en cibles informationnelles à des fins de pilotage de nos comportements.

La troisième force, c’est le néolibéralisme, qui absorbe le tout dans une marchandisation-monétisation de notre transformation en » profils numériques ». Cela contribue aux crises de nos sociétés démocratiques en faisant de notre subjectivité la matière première grâce à laquelle on module nos comportements futurs sur ceux du passé, en vue de capter et maintenir notre attention à des fins de placement de publicités. Nous nous trouvons enfermés en nous-mêmes, dans un rapport ultra-individualisé et marchand au monde. (…)

Pourquoi écrivez-vous que « la révolution numérique est à l’avant-garde d’une « révolution » antisociale » ? Et quels en sont les effets ?

Cette révolution numérique avance sur plusieurs fronts. Il y a d’abord l’accélération de l’automatisation-robotisation qui, non seulement détruit des emplois, mais déplace des maillons dans la chaîne de valeur. La mise en réseau numérisé et unifié des données recueillies auprès des instruments de conception, des personnels humains, des chaînes de montage, des robots, des appareils embarqués (voitures, aéronefs, etc.) fait de l’informatique en nuage le lieu central de la capture de la valeur. Voilà pourquoi les constructeurs d’automobiles allemands craignent davantage Google que General Motors ou Toyota : parce que c’est Google qui a plusieurs longueurs d’avance sur ces réseaux.

Un second front consiste en la mise en réseau des entreprises elles-mêmes grâce à la possibilité de contrôles et de communications informatisés à distance. Cela favorise l’extension d’une sous-traitance délocalisée qui met tous les acteurs en concurrence les uns avec les autres. Le pouvoir est concentré entre les mains du donneur d’ordre. Apple en est un bel exemple, tout comme Walmart.

Troisième front : l’économie des plateformes, telles Uber ou Mechanical Turk, qui exploitent leurs travailleurs en leur faisant miroiter le statut de travailleur autonome et en refusant de leur offrir congés payés, fonds de retraite, assurance-maladie, assurance-chômage etc. Le travail atypique – temps partiel, contrats à durée déterminée etc. – ne cesse de prendre de l’ampleur, accentuant ainsi la précarité du travail, qui s’explique aussi en grande partie par les pressions exercées par les milieux financiers sur les rendements des entreprises. Ces dernières doivent alors se mobiliser constamment pour améliorer leur profitabilité.

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