Au quotidien n°268 : la trahison des “élites”

Publié le 13 Oct 2021
Au quotidien n°268 : la trahison des “élites” L'Homme Nouveau

Ancien conseiller politique de François Hollande, Aquillo Morelle vient de publier L’opium des élites (Grasset) dans lequel il remet en cause l’utopie fédéraliste de l’Europe et le rôle de la gauche dans ce virage. Il a répondu aux questions du Figaro Magazine (8 octobre 2021).

L’européisme réunit-il les élites de droite et de gauche ?

Le reniement de 2008 l’a tristement illustré : une très large partie des élites, gauche et droite confondues, ­communie en effet dans cette religion européiste : toute question – géopolitique, stratégique, économique – devrait trouver sa réponse au niveau de l’Europe. Cette « pensée unique » a engendré la « politique unique » ­- « There is no alternative », selon la formule de Thatcher. Les électeurs ont certes gardé le droit de vote et peuvent toujours changer de majorité ou de président, ils ont été, en revanche, dépossédés du pouvoir de changer les poli­tiques conduites. S’est ainsi ouvert le règne de la « démocratie conforme aux marchés » – la Marktkonforme ­Demokratie prônée par Merkel en 2011.

De gaulliste, la droite devint orléaniste. (…) Historiquement force de transformation de la société, le Parti socialiste se réduisit progressivement à une « gauche ­morale ». Il troqua le mot d’ordre rimbaldien qui avait symbolisé son projet et contribué à sa victoire – « Changer la vie » – pour un « Touche pas à mon pote » conforme à son nouvel objet social, menant une ­politique de droite avec des mots de gauche.

Le socialisme visait à représenter le peuple, à agir en son nom et pour son bien – Léon Blum fut porté à Matignon par le Front populaire. Le gaullisme prétendait, lui, en être l’incarnation naturelle – « le gaullisme, c’est le métro aux heures de pointe », avait résumé André Malraux. Ces deux traditions politiques populaires ont fini par s’embourgeoiser et par converger en un même centrisme européiste. Mitterrand et Delors ont liquidé le socialisme en mars 1983 ; Chirac et Juppé en firent de même avec le gaullisme en octobre 1995. Dans les deux cas, le sabordage se fit pour et par l’Europe, au nom de celle?ci et par son truchement.

Selon vous, le fameux « tournant » de François Mitterrand en mars 1983 n’était pas un tournant économique, mais un tournant politique : un tournant fédéraliste…

Il n’y avait pas de crise financière en mars 1983. L’endettement public, en particulier, n’était que de 20 % du PIB ; aujourd’hui ce même ratio atteint 116 % ! Les chiffres d’alors ont été dramatisés à dessein pour une situation certes sérieuse mais en rien dramatique. Surtout, on ­pouvait très bien engager cette politique « de rigueur » sans en faire la première étape d’une glissade fédéraliste. Or, c’est bien ainsi que Mitterrand et Delors ont conçu et décidé le revirement de mars 1983, qui fut un tournant fédéraliste et non un virage « libéral ». C’était là pour eux le moyen de convaincre Kohl et Thatcher de nommer ­Delors à la tête de la Commission européenne ­ (janvier 1985), de préparer la présidence de l’Europe par Mitterrand (janvier-juillet 1984), de lancer l’acte unique européen (1986) qui enclencherait à la fois un nouvel ­engrenage fédéraliste (extension du vote à la majorité) et le grand mouvement de libéralisation de l’Europe (297 directives pour mettre en place le « grand marché ­unique »). Rien n’imposait de passer de la « rigueur » au fédéralisme, si ce n’est la volonté politique de ­Mitterrand, dont c’était là le « grand dessein ». ­Mitterrand était un fédéraliste de toujours, une conviction qu’il a longtemps dissimulée. Dès 1968, il avait lui-même posé le dilemme qui serait celui de la gauche au pouvoir : « le socialisme ou l’Europe ». Il fit son choix en 1983 : ce fut celui de l’Europe.

(…)

Vous défendez l’Europe comme civilisation. L’Union ­européenne est-elle en train de défaire cette civilisation ? Pourquoi ?

L’Europe est une civilisation fondée sur l’admirable ­diversité des nations qui la composent et lui donnent sa chair et son esprit. La civilisation européenne, ce sont ces merveilleuses cultures nationales, couronnées par leur participation à une figure spirituelle supérieure, celle de l’Europe. Ainsi que le résuma Fernand Braudel, l’unité de l’Europe est « avant tout une unité culturelle, c’est-à-dire une certaine façon de vivre et de penser, où que nous ­vivions en Europe, et qui nous est toujours compréhensible ». Or, cette magnifique civilisation, notre bien commun et notre bien le plus précieux, n’est pas défendue par la Commission, ni dans sa substance ni dans ses ­frontières, obsédée qu’elle est de s’approprier des ­prérogatives qui doivent rester celles des nations.

Ce contenu pourrait vous intéresser

A la uneChroniquesSociété

D’où vient l’autorité que l’on invoque aujourd’hui ?

C'est logique de François-marie Portes | Réagissant à une série de violences graves caractéristiques de la société française contemporaine, Gabriel Attal tentait récemment, sous l’œil des caméras, de démontrer son autorité devant des jeunes promis à un séjour en internat. Un exercice qui n’a pas enté couronné de succès. La notion claire de ce qu’est l’autorité permet de comprendre pourquoi. 

+

autorité auctoritas
Société

Les Maisons d’Alliance, des béguinages modernes

Initiative chrétienne | Au moment où le projet de loi sur la fin de vie promet de renvoyer les personnes âgées à leur poids financier sur la société, avec la possibilité de les euthanasier, des initiatives se développent pour leur permettre d’avancer sereinement vers la mort en restant autonomes aussi longtemps que possible, reliées aux autres et soutenues spirituellement. Entretien avec Frédéric Zack, directeur général de l’association « Maisons d'Alliance ».

+

maisons d'alliance
SociétéBioéthique

« La loi sur la fin de vie ne fait qu’aggraver le sentiment de culpabilité de certains handicapés. »

Entretien | La proposition de loi sur la fin de vie ayant été adoptée par les députés jeudi 16 mai, elle sera débattue au Sénat à partir du 26. Afin d'alerter sur les enjeux et conséquences de cette loi, l'Office Chrétien des personnes Handicapées (OCH) a publié lundi 13 mai, un communiqué intitulé « Fin de vie : Et les plus fragiles dans tout ça ? » et signé par une quinzaine d'associations et d'organismes du domaine de la santé engagés pour la vie des plus fragiles. Emmanuel Belluteau, président de l'OCH, nous éclaire sur les raisons de cette tribune et les enjeux de la proposition de loi.

+

old patient suffering from parkinson projet de loi fin de vie
SociétéBioéthique

L’IA générative : rivale ou alliée de l’homme ?

Entretien | Devant les progrès fulgurants de l’intelligence artificielle (IA), la question qui vient d’abord à l’esprit est celle de sa capacité à remplacer l’être humain. Mais au-delà des performances de plus en plus sidérantes des machines, la question reste celle de leur utilisation vertueuse et surtout de la puissance unique de l’intelligence humaine, seule ordonnée à la vérité. Analyse du Doyen de l’IPC, Emmanuel Brochier.

+

IA intelligence artificielle