Au quotidien-n°36 (Revue de presse du confinement)

Au quotidien-n°36 (Revue de presse du confinement) L'Homme Nouveau

Marianne (du 1er au 7 mai) publie un entretien très intéressant avec Pierre-André Taguieff qui appelle à une démondialisation et une coopération nouvelle entre les nations. Mais il souligne aussi un autre effet de la pandémie : le retour des utopies :

Le tragique se heurte à un nouvel ennemi : l’utopisme sentimental, qui conçoit le genre humain comme une assemblée de victimes des malheurs du monde. Un paradoxe me paraît significatif. Plus la crise sanitaire est anxiogène, plus elle facilite la résurgence des utopies humanitaristes – notamment dans les opinions de gauche -, au lieu de stimuler la recherche de stratégies réalistes pour sortir de la crise. Ces nouvelles bouffées d’utopisme sentimental dessinent un horizon répulsif : transformer une communauté de libres citoyens en une masse d’assistés et de souffrants potentiels, dépendant totalement de l’Etat pour subsister. Ces utopies sont à la fois impolitiques et hyper-morales, dérivées d’un néochristianisme gauchiste qui a disséminé ses idées folles depuis plus d’un demi-siècle. Elles nous empêchent d’apprendre de nos erreurs en les enveloppant de vieilles illusions. Pour sauver les plus précaires, certains exigent l’instauration du revenu de base universel et inconditionnel, vieille potion magique récemment bénie par le pape François. Pour ceux qui s’inquiètent avant tout du sort des migrants, la première mesure à prendre consiste à régulariser tous les clandestins. Ce serait leur ouvrir enfin les portes de la société festive du « vivre ensemble avec nos différences », ces dernières étant nécessairement subventionnées par l’Etat, dans une société multiculturelle, c’est-à-dire multicommunautariste, bâtie sur les ruines des Etats-nations souverains. C’est là banaliser l’imaginaire d’un despotisme doux à visage de père nourricier ainsi que celui d’un genre humain constitué de mendiants à l’aumône garantie à vie.

Dans le Bulletin d’André Noël (3 mai), Christian Vanneste s’interroge sur l’Etat et se demande s’il ne joue pas aux pompiers-incendiaires :

Certes, ce n’est pas une « barbouze » du style Benalla qui a mis le feu à Notre-Dame, pas plus que ce n’est une vaste conspiration mondiale, à laquelle notre gouvernement « progressiste » participerait, qui est à l’origine du Covid-19, mais dans les deux cas, bien qu’à une échelle très différente, il y a un scénario analogue : l’Etat a un devoir archi-prioritaire de protection des biens et des personnes, que le législateur a même cru devoir inscrire dans la Constitution sous le nom de principe de précaution, revêtu de l’onction écologique pour satisfaire l’idéologie à la mode et placé dans cette intention dans la Charte de l’Environnement. Mais personne ne niera que le paysage historique de Paris, ou la santé en général, ne se situent dans le périmètre de cette exigence.  Or, dans les deux cas, l’Etat n’a pas assuré cette obligation. Il n’a pas protégé suffisamment un des monuments les plus symboliques de notre pays, et laissé perdre un trésor architectural avec l’incendie d’une charpente exceptionnel- le héritée du XIIIe siècle. Il n’a pas davantage réuni à temps les moyens nécessaires pour répondre à l’arrivée dans notre pays du Covid-19, alors que celle-ci était inévitable, et l’exécutif parfaitement informé comme l’a révélé en son temps Mme Buzyn, l’ex-ministre de la santé. En revanche, dans les deux cas, il a récupéré la catastrophe pour en faire un instrument de son autorité et de son rôle de sauveur suprême. A peine les flammes de Notre-Dame étaient-elles éteintes que le Président annonçait qu’elle serait reconstruite en cinq ans, et plus belle.  On ne lui en demandait pas tant.

Sur le site de la Société de géographie, le géographe et démographe Gérard-François Dumont publie un article (7 avril) dans lequel il s’intéresse aux répercussions de la pandémie sur la mobilité au plan mondial. Vers la fin d’un mythe ?

La géographie de la mobilité explique donc clairement la diffusion initiale en Chine du covid-19, puis son intensité internationale variable selon les territoires, et ceci à toutes les échelles géographiques. Elle justifie les politiques d’isolement des personnes infectées, dans les pays où l’on effectue un nombre significatif de tests, ou le confinement systématique dans des pays où les tests demeurent insuffisants. L’interruption de l’hypermobilité, et même souvent de la mobilité tout court, engendre un développement inédit du télétravail, comme si, sous la contrainte du covid-19, la préférence pour la proximité l’emportait sur celle pour la mobilité. La géographie de la mobilité se trouve réduite à son minimum vital. Ceci est attesté par ces milliers d’hôtels (et de restaurants) fermés. Et mieux encore par la mise à disposition de milliers de chambres d’hôtels inoccupés à des soignants dont le domicile est éloigné de leur établissement hospitalier.En outre, au sein des mobilités, les migrations internationales se trouvent, en quelque sorte, figées sous les conséquences du covid-19. Ceux qui envisageaient de changer de pays, soit pour quitter leur pays de naissance, soit pour y retourner, soit pour aller dans un autre pays ne pouvant plus le faire. Il y a même eu des situations particulières de personnes disposant effectivement d’un visa pour un pays de destination, puis, s’étant trouvées bloquées dans un aéroport de transit, n’ont pu que constater que leur visa avait échu. Les migrations internationales les plus spectaculaires sont celles organisées par les pays, du Nord ou du Sud, comme le Sénégal, qui s’organisent pour rapatrier leurs ressortissants. Bref, les « corona-migrants », terme que nous proposons pour les migrants internationaux à l’heure du covid-19, sont beaucoup moins nombreux que les migrants, toutes causes confondues, de la période antérieure. On peut même se demander si le nombre d’immigrants dans le monde ne va pas diminuer compte tenu des rapatriements. Au-delà, le covid-19 montre des possibilités nouvelles de télétravail, incite à la régionalisation des chaînes de valeur, invite à développer davantage l’économie circulaire et la souveraineté territoriale sur des biens essentiels comme la santé : une véritable révolution de la géographie de la mobilité s’avère nécessaire. En France, c’est l’inverse des politiques de « déménagement » du territoire mises en œuvre, dont le grand Paris Express est l’un des symboles par les moyens financiers considérables (38 milliards d’euros au minimum) qu’il représente par rapport à ce qui est proposé aux autres territoires français. Une part importante de Franciliens, sachant que tous appellent un meilleur fonctionnement des transports publics existants, ne demandent pas davantage de mobilités en Île-de-France, mais souhaitent quitter l’Île-de-France. Cette révolution de la mobilité exige, plus que jamais, de réaliser l’égalité numérique pour tous les territoires, donc le droit à la mobilité numérique. Le mythe de l’hypermobilité, donc d’un monde de nomades détachés de toute identité territoriale, c’est-à-dire celui d’une humanité dont l’avancée n’est exclusivement possible que dans le développement d’une mobilité toujours plus intense, se trouve fondamentalement remis en cause.

Cette Revue de presse ne se contente pas de proposer des informations éphémères, mais vous offre aussi de découvrir des réflexions. Elle est là pour nous inviter à réfléchir. En ce sens, elle ne perd (presque) rien de son actualité. Elle se lit et se relit.

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