Benoit XVI, pour l’amour de la musique sacrée

Publié le 03 Fév 2021
Benoit XVI, pour l'amour de la musique sacrée L'Homme Nouveau

Qui mieux que Benoît XVI, tout à la fois mélomane et musicien, prêtre et théologien, pouvait comprendre la nature de la musique sacrée ? Il en a notamment expliqué toute la portée dans son célèbre livre L’Esprit de la Liturgie, un texte nécessaire alors que la réforme liturgique a apporté dans son sillage une incompréhension, voire une négation, du rôle propre de la musique sacrée. Une synthèse éclairante de l’apport de Benoit XVI sur le sujet. 

« En regardant le cours de ma vie, je rends grâce à Dieu d’avoir placé à mes côtés la musique comme une sorte de compagne de voyage, qui m’a toujours offert réconfort et joie », confiait Benoît XVI en 2007, au terme d’un concert offert pour ses 80 ans dans la salle Paul VI. Le plus mélomane des papes depuis saint Pie X a toujours accordé un intérêt particulier à la musique sacrée et au renouveau de la musique liturgique, à l’aune du concile Vatican II.

Depuis sa jeunesse en Allemagne jusqu’à ses dernières années à Rome, le pape Benoît XVI a été à la fois un grand amateur de musique et un bon musicien. Pianiste réputé et fin connaisseur de la musique sacrée et profane, de Palestrina à Arvo Pärt, il aime raconter sa première rencontre avec la musique, lorsqu’en 1941 il s’est rendu au Festival de Salzbourg, avec son frère Georg, pour écouter la Messe en ut mineur de Mozart. Depuis, sa passion pour la musique classique, et notamment pour le compositeur autrichien, n’a jamais faibli. Si son frère a consacré toute sa carrière à la musique, devenant le Kapellmeister de la cathédrale de Ratisbonne, prestigieux berceau du renouveau grégorien au siècle précédent, Joseph Ratzinger a, quant à lui, œuvré pour sauver la musique de la double crise, esthétique et liturgique, qui la menaçait depuis Vatican II. Évêque de Rome, il a redonné ses lettres de noblesse au patrimoine musical de l’Église tout au long de son pontificat ; théologien, il s’est efforcé de repenser musiques sacrée et liturgique à la lumière des Écritures et de l’histoire de l’Église.

Malgré l’invitation de saint Pie X et de ses successeurs à privilégier le grégorien et la polyphonie classique et l’insistance des pères conciliaires quant à la promotion du « trésor de la musique sacrée », la musique liturgique a connu une réforme radicale au lendemain du concile. Déplorant l’opposition systématique entre une musique créative, festive et porteuse de la communauté et un « répertoire ancien mythifié », symbole d’une « contre-culture catholique », le pape émérite invite à repenser le rapport entre musique et liturgie.

« Dans la rencontre de l’homme avec Dieu, une part de lui-même s’éveille et se met à chanter, comme lors du passage de la mer Rouge, première fois où le chant apparaît dans la Bible. »

La musique dans les Écritures

Pour savoir ce qu’est la musique sacrée, Benoît XVI procède, comme toujours, à partir de l’Écriture sainte. Que dit la Bible sur la musique ? Les mots « chant » et « chanter » apparaissent 309 fois dans l’Ancien Testament et 36 fois dans le Nouveau. À chaque fois, remarque le théologien, la musique intervient là où la parole ne suffit plus. Dans la rencontre de l’homme avec Dieu, une part de lui-même s’éveille et se met à chanter, comme lors du passage de la mer Rouge, première fois où le chant apparaît dans la Bible.

Les premiers chants de l’Église catholique apparaissent dans les Actes des Apôtres : il s’agit de cantiques chantés dans la synagogue dans laquelle les premiers chrétiens se rendent encore. Si elle semble intégrer la tradition judaïque, la nouvelle Alliance appelle néanmoins à la création d’une nouvelle musique, observe Ratzinger. Aussi l’autonomie musicale est-elle un défi du christianisme primitif en tant qu’elle participe à son autonomie théologique à proprement parler. C’est pourquoi, chez les Pères de l’Église, la confrontation entre la Loi et l’Évangile a d’abord été assimilée à la confrontation entre le sensoriel et le spirituel dans le domaine de la musique. Le présupposé décisif de l’allégorie par laquelle saint Paul comprend l’Ancien Testament offre une conception uniquement « spirituelle » du christianisme. Au sein de cette « théologie de la spiritualisation », selon l’expression de Ratzinger, laquelle assigne le domaine des sens au vieil homme et au monde ancien, la musique est d’abord associée, chez saint Augustin en particulier, à un de ces « plaisirs de l’ouïe qui attirent à la piété les âmes trop faibles » (Confessions, X)

Ratzinger ne manque jamais de rappeler que la musique est aussi le support de la louange divine qui, de l’homme, monte vers Dieu. En ce sens, le Psautier est non seulement le pont entre la Loi et les prophètes, mais aussi le pont entre les deux Testaments. Puisque le Christ est le véritable David, ajoute Ratzinger, les psaumes sont les cantiques authentiques que l’homme doit adresser à son créateur. Le théologien montre combien l’Écriture est traversée par un appel à l’adoration et à la glorification de Dieu, vocation la plus profonde de l’homme, glorification qui peut et doit prendre une expression musicale.

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Les problèmes théologiques de la musique sacrée

Si la musique peine à être intégrée à la liturgie, c’est d’abord parce que la liturgie balbutie encore. Que cette dernière dût, dès ses premiers pas, accueillir la musique n’a d’ailleurs rien d’évident. Ratzinger n’hésite pas à rappeler, outre les réticences des premiers Pères, les arguments philosophiques qui mettent à mal la légitimité d’une musique liturgique. Reprenant la distinction platonicienne entre le modèle dionysiaque et le modèle apollinien, Ratzinger montre que la musique risque, par essence, de mettre l’homme dans une extase et une ivresse qui le libèrent du fardeau de la conscience. De cette manière, elle devient une « griserie » qui éloigne plus de Dieu qu’elle n’en rapproche. De ce premier constat, Ratzinger tire une analyse sévère des formes de musique moderne, telles que le pop ou le rock, sources d’un « anti-culte » où l’homme n’adore que lui-même.

Si le théologien met en garde contre le risque d’introduire cette « griserie » profane dans la liturgie, il réfute l’écueil inverse qui consisterait à dénier à la musique toute valeur sacrée. De cet écueil sont issues, selon Ratzinger, les deux tendances à l’origine de la crise liturgique moderne : le fonctionnalisme puritain, d’une part ; et ce qu’il nomme le « fonctionnalisme de l’adaptation », de l’autre. Le premier envisage la musique non pas comme valeur artistique mais comme capacité à réunir et animer la communauté. À l’inverse, l’autre courant a recours à une musique moderne, voire profane, une sorte de « jazz spirituel ». La musique sacrée devient, dans un cas, inutile ; dans l’autre, objet de musée.

Derrière cette controverse, Ratzinger entrevoit le « vieux dilemme » entre le pragmatisme du pasteur chargé d’âmes et la prétention de l’art à l’absolu. Face à ce que le pape émérite n’hésite pas à appeler « l’orgueil puritain », la musique doit justifier la nécessaire incarnation de l’esprit dans l’acte musical. Quiconque définit la liturgie comme un « agir communautaire » ou une « fête » ne peut entrevoir dans l’art autre chose que « l’agir d’une élite ». Dès lors, conclut Ratzinger, « le problème de la musique religieuse n’est pas seulement une question pour la musique, mais une question de vie ou de mort pour l’Église ».

Crise de la musique, crise de la liturgie

Pour comprendre l’évolution de la liturgie, il suffit de suivre celle de la musique liturgique. Or, comme le service divin chrétien, à ses débuts, suppose une rupture avec le Temple, la liturgie, semble-t-il, requiert aussi une sacralité dépouillée, simplifiée, qui tend vers la spiritualisation. Pour connaître l’essence de la musique liturgique, il faut donc, poursuit Ratzinger, connaître celle du christianisme. La religion chrétienne est-elle de naissance iconoclaste, opposée au culte, ou appelle-t-elle à l’expression artistique précisément pour se rester fidèle ? Auquel cas, quelle serait la place de la musique dans un tel culte ?

Pour faire bref, Ratzinger situe le fondement de la réforme liturgique dans une phrase du Christ : « Là où deux ou trois sont assemblés en mon nom, je suis au milieu d’eux » (Mt 18, 20). Après l’avoir isolée de la tradition biblique afin d’insister sur le contraste qui l’oppose à toute tradition liturgique, une certaine lecture du concile Vatican II lui a conférée une « charge révolutionnaire » exagérée. Dès lors qu’on oppose les « deux ou trois » à l’Église comme institution, déplore le théologien, la liturgie se trouve portée par le groupe et non l’inverse et l’Église s’effondre.

Dans cette conception de la liturgie, laquelle insiste exagérément sur la « créativité de ceux qui se trouvent réunis », la musique occupe un rôle déterminant. Les mots de saint Paul n’y invitent-ils pas : « Lorsque vous vous assemblez, les uns ou les autres parmi vous ont-ils un cantique, une instruction, une révélation, une langue, une interprétation, que tout se fasse pour l’édification » (Corinthiens, 1, 14-26) ? L’erreur de cette conception de la liturgie, observe Ratzinger, est qu’elle confère au rite l’image négative d’une non-liberté, d’un dogme qui s’impose de l’extérieur. Dans une telle liturgie, la musique devient une « langue d’initiés », comme le latin, « la langue d’une autre Église, celle de l’institution et de son clergé. »

Sous l’influence de cette lecture du concile, le peuple de Dieu se sert du chant pour exprimer son identité. Là où la musique a d’abord pour mission d’assurer la cohésion du groupe, il est naturel qu’elle endosse des charges nouvelles que Ratzinger résume ainsi : « projet, programme, animation, direction ». L’important, c’est que la musique soit « faite », puisqu’elle obéit alors à l’ « agir plénier et authentique de toutes les personnes ». D’où certaines dérives de la musique liturgique que le pape émérite ne cesse jamais de condamner, puisque l’Église se trompe lorsqu’elle utilise le chant pour éveiller les « forces irrationnelles » et susciter un « élan communautaire ».

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Pour une musique authentiquement liturgique

Il n’y a « plus de musique d’Église, conclut le théologien, puisque son sujet, l’Église, a disparu ». Le jugement critique de Ratzinger, rappelons-le, porte sur une certaine Église et sur la musique qui lui est associée. Le théologien n’a de cesse de le répéter : la réforme liturgique ne trouve pas ses fondements dans la lettre de Vatican II mais dans l’esprit. Le problème, précise-t-il, est donc mal posé : pour savoir ce qu’est une musique liturgique, il faut encore savoir ce qu’est la liturgie. Or qu’est-ce que la liturgie, poursuit Ratzinger, sinon une « parousie anticipée », l’ « entrée du déjà dans le pas-encore » ? La liturgie présuppose une « ouverture du ciel » : sans cela, elle est un « jeu de rôles » ou une « auto-confirmation communautaire ».

En ce sens, la situation déroutante de la musique d’Église aujourd’hui vient du fait que « la réforme liturgique est restée à mi-chemin ». Sacrosanctum concilium, la constitution de Vatican II sur la « Sainte liturgie », ouvre deux perspectives, selon le théologien. D’une part, celle du mystère chrétien conçu comme « mystère du Logos », mystère qui, par essence, dépasse la raison humaine sans pour autant conduire dans « l’informe de l’ivresse ». Au contraire, il conduit au Logos, c’est-à-dire à la « raison créatrice ». D’autre part, celle du « Logos fait chair dans l’histoire ». Se référer au Logos, c’est donc, pour les chrétiens, se référer à « l’origine historique de la foi, à la parole biblique et à son déploiement normatif dans l’Église des Pères ».

Devant ce mystère de la liturgie, qui est « liturgie du Logos », l’Église réaffirme la nécessité de « manifester de façon visible et concrète le caractère communautaire du service divin, tout en soulignant qu’il s’agit d’un acte et que la parole est déterminante ». Dès lors, la musique a une vocation et le musicien un apostolat bien précis : exprimer ce qui, dans la parole de Dieu, ne peut être traduit en langage humain, l’ « excédent de non-dit et d’indicible ». Aussi la musique liturgique présuppose-t-elle une « écoute toujours nouvelle ouverte à toute la plénitude du Logos ».

À la question « qu’est-ce qu’une musique liturgique ? », Ratzinger répond donc qu’il s’agit d’une « musique conforme au Logos », c’est-à-dire une musique issue de la transposition artistique de l’ordre du cosmos dans le chant des hommes, à la gloire du Verbe fait chair. Partant, l’alternative entre musique spirituelle et musique sensuelle devient caduque. Le nouveau critère d’une musique liturgique réside dans l’intégration de l’homme tout entier dans ce qui l’élève.

En somme, « la musique sacrée doit être elle-même liturgie ». Elle doit correspondre à l’impulsion du sursum corda et conduire les fidèles dans la glorification de Dieu, dans ce que Ratzinger appelle la « sobre ivresse » de la foi. Telle est la seule « musique adéquate pour le culte du Dieu fait homme, exalté sur croix » : celle qui puise sa vie dans une « synthèse d’esprit, d’intuition et de mélodie parlant aux sens ». C’est pourquoi, conclut le théologien, « quand la liturgie dépérit, la musica sacra dépérit aussi et là où la liturgie est bien comprise et bien vécue fleurit aussi une bonne musique d’église ».

« La foi, aujourd’hui, n’est pas culturellement muette »

L’avenir de la musica sacra

« La foi, aujourd’hui, n’est pas culturellement muette » : tel aura été l’un des grands enseignements du pontificat de Benoît XVI, l’un de ses principaux chevaux de bataille. La grande musique occidentale témoigne de cette exigence fondamentale de « parler avec Dieu et de Le chanter avec les mots qu’Il a Lui-même donnés ». Le regard du pape émérite, sévère par moments, est toujours plein d’espoir lorsqu’il s’agit de l’avenir de l’Église, et notamment de la liturgie. Avec les pontifes et théologiens qui le précèdent, Ratzinger rappelle que « seule l’humble soumission au Logos dispense la vraie liberté ».

Benoît XVI aurait pu faire sienne la phrase de saint Pie X, prononcée en marge de son motu proprio Inter pastoralis officii sollicitudines : « Je veux que mon peuple prie sur de la beauté ». La disparition du beau étant toujours le signe d’un étiolement du vrai, il ne reste plus que le cri à l’homme sans transcendance. « On reconnaît la véritable liturgie à ce qu’elle nous libère de l’agir ordinaire et nous restitue la profondeur et la hauteur, le silence et le chant. »

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