Géopolitique d’une crise sans précédent

Publié le 11 Déc 2015
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La politique au Moyen-Orient manque pour le moins de clarté, entre les États-Unis qui ont mis en place un double jeu et les pays du Golfe devenus des paradis financiers. Face à l’État islamique, les forces en présence sont mal préparées. Les migrations en masse font-elles partie d’une politique de grande envergure, aux effets pervers voire meurtriers ? Exposé d’échanges fructueux entre diplomates et universitaires lors d’un colloque au Liechtenstein, suite aux attentats du 13 novembre.

De toute évidence, les États-Unis ne se sont pas décidés à la destruction rapide de l’État islamique. Comment l’expliquer ? Une hypothèse serait que les États-Unis connaîtraient actuellement une transition diplomatique. Celle-ci se ferait avec lenteur en raison du poids de la bureaucratie et déboucherait logiquement sur des contradictions passagères au sein de leur politique moyen-orientale. Le département ­d’État a ouvert un dialogue avec l’Iran, il reconnaît la nécessité d’une solution politique en Syrie, toutefois, cette inflexion ne tarit pas les ventes d’armes vers l’Arabie Saoudite, qui remontent inévitablement vers l’Irak et la Syrie.

De leur côté, les pays du Golfe ont fait évoluer leur économie au cours de la décennie passée. Jadis fondée exclusive­ment sur le pétrole, celle-ci s’est financiarisée au point que ces principautés sont devenues les nouveaux paradis fiscaux de la planète, remplaçant des pays comme le Luxembourg. Couvrant les transactions troubles avec le maximum d’opacité, leurs gouvernements ont criminalisé le dévoilement d’information sur les comptes bancaires.

L’État islamique reconnu comme un État

Soutenu financièrement par les monarchies du Golfe, ­l’État islamique risque de s’étatiser : l’OMS doit déjà négocier discrètement avec lui pour éradiquer certaines maladies. Toujours est-il qu’il va propager la violence par le biais de ses métastases libyenne ou européennes, exportant ses ­attentats-suicides dans l’ensemble du monde (1). L’instabilité de

l’État islamique qui génère d’ores et déjà des tensions entre réfugiés palestiniens et syriens va rapidement contaminer l’Égypte et la Turquie, où le silence radio règne désormais sur les réseaux sociaux.

À l’évidence, la force des adversaires de l’État islamique a été doublement surestimée. Du côté iranien, c’est bien le Guide, l’ayatollah Ali Khamenei, et non Rohani qui dirige les opérations. Les Iraniens ont surestimé leur force. Ils n’ont plus les moyens d’augmenter leur présence en Syrie. Le prix du baril les empêche de renflouer leur économie, à l’inverse des Saoudiens, qui ont des réserves considérables. Les Iraniens tiennent aux Alaouites, beaucoup moins pour des raisons religieuses qu’en souvenir de l’aide syrienne pendant la révolution et la guerre Iran-Irak.

Les Russes face à la Syrie

Au nord, il ne faut pas oublier que la Russie a perdu ses bases navales les unes après les autres en Méditerranée depuis 2003 : Chypre, Malte, puis la Libye, d’où son acharnement à conserver une base navale en Syrie. Même s’ils ont placé des forces non négligeables au Levant, les Russes n’ont pas réfléchi à une solution à long terme pour la Syrie (2). Qui plus est, les relations syro-russe ne doivent pas être idéalisées. L’intervention russe en Syrie, crainte par certains membres de la classe politique alaouite, sert en partie à contrebalancer l’influence iranienne dans cette région. En tout état de cause, la paix ne pourrait être rétablie que par une conférence régionale incluant l’Iran, l’Arabie Saoudite et la Turquie, sous la direction d’un membre neutre du Conseil de sécurité des Nations unies.

La destruction systématique des États-nations stabilisant les populations d’Afrique et du Moyen-Orient explique l’afflux massif des migrants. Toutefois, cet afflux est également commandé – notamment par la Turquie – en rétorsion à la non-intervention européenne en Syrie. Ces migrants ne sont donc pas seulement des réfugiés. En Italie, leur afflux a permis de revitaliser la mafia pour laquelle le trafic de drogue n’était plus rentable et trop risqué. Tout le sud de l’Italie est aux mains de la mafia qui utilise les migrants pour l’économie agricole souterraine.

Un débat culturel soigneusement évité

Arrivant en Europe, les migrants sont confrontés à des environnements très différents : si le système des castes perdure en Grande-Bretagne, en France en revanche, c’est la maîtrise de la langue qui est déterminante pour leur intégration. Or le débat culturel de fond sur l’intégration de migrants étrangers au sein de cultures européennes très différentes, est largement esquivé. Les élites de gouvernance se contentent pour l’instant de chercher des mesures techniques permettant d’ouvrir les frontières européennes et ainsi d’adapter les forces de travail des migrants aux besoins locaux sans susciter une trop grande résistance des populations. Cela débouchera nécessairement sur une violence accrue. En réalité la seule manière de contrôler les migrations consisterait à conditionner la venue des migrants à l’assentiment de la communauté la plus petite, celle de la commune.

1. Il est à noter à ce propos que les attentats-suicides ne sont en rien une invention islamique mais bien l’acclimatation d’une technique japonaise. Le premier attentat-suicide ayant été mis en œuvre le 30 mai 1972 par l’armée rouge japonaise sur l’aéroport Lod de Tel Aviv.
2. Or, la politique du Président Poutine ne risque pas de faire émerger une classe moyenne d’entrepreneurs dans les années à venir.

Thomas Flichy de La Neuville est professeur à l’École Spéciale Militaire de Saint-Cyr.

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