Marc Fumaroli, récemment disparu, parlait avec enthousiasme, dans Héros et orateurs (Droz, 1996), de ce continent littéraire pratiquement inconnu aujourd’hui dans une France qui a largué toutes les amarres d’avec les humanités : le théâtre latin des jésuites au XVIe et au XVIIe siècle. Il s’employait à démontrer que le théâtre de Corneille spécialement et le théâtre classique en général s’est formé sur l’humus de celui des collèges de la Compagnie.
Dominique Millet-Gérard en a traduit et édité une œuvre célèbre en son temps, due à la plume de Jacob Balde, jésuite originaire d’Alsace, qui fut qualifié d’« Horace allemand » ou de « nouveau Sénèque », et enseigna à Ingolstadt, en Bavière, haut-lieu de la Contre-Réforme. De même que Racine écrivit ses deux dernières tragédies, Esther et Athalie, pour les faire jouer par les Demoiselles de Saint-Cyr, une pléiade d’auteurs jésuites composèrent des tragédies en vers latins destinées à être joués par leurs élèves dans leurs collèges.
Une tragédie jésuite
Jephtias Tragœdia, qui fut donnée pour la première fois en 1637, est un bon exemple de la qualité exceptionnelle de ces instruments pédagogiques élaborés par les Pères de la Compagnie : tragédie assez longue, en cinq actes, sur une bonne construction dramatique, d’une versification techniquement très élaborée, truffée de références littéraires et de véritables citations de Virgile, Horace, Ovide, Juvénal Claudien (tout cela répertorié dans le remarquable appareil de notes de Dominique Millet-Gérard), références et citations que reconnaissaient non seulement les jeunes acteurs, mais aussi une partie du public lettré formé lui aussi dans les collèges des Pères.
Le sujet est chrétien : il s’agit du sort de la fille de Jephté, Juge d’Israël, lequel a fait le vœu terriblement imprudent de sacrifier la première créature qui se présenterait à lui s’il était victorieux des ennemis d’Israël ; or, c’est sa fille même qui, comme une Iphigénie juive, vient à lui la première en dansant au son des tambourins pour fêter la victoire de son père, et qui, apprenant son vœu terrifiant, accepte ce sacrifice. La culture antique vient ainsi servir l’enseignement chrétien à partir d’un des épisodes les plus difficiles à expliquer de la Bible. Le P. Balde le fait en développant le sens spirituel de cette histoire du livre des Juges, plus déroutante que celle du sacrifice d’Abraham : la fille de Jephté n’est autre qu’une figure du Christ (il lui donne d’ailleurs le nom de Menulema, anagramme de l’Emmanuel annoncé par Isaïe), sacrifiée par son père pour le salut du peuple.
Balde avait ajouté à l’histoire biblique une intrigue amoureuse répondant aux codes de son époque, celle de la fille de Jephté avec un jeune homme, principal lieutenant de Jephté, Ariphanasso, anagramme de Pharaonissa, la fille de Pharaon et épouse de Salomon, qu’on assimilait volontiers à l’épouse du Cantique des Cantique. De sorte que, à sexes inversés, l’union spirituelle de Menulema et d’Ariphanasso, sublimée par le sacrifice christique de la fille de Jephté, fait écho à l’union de l’Épouse et de l’Épouse du Cantique, figure de la chaste union du Christ et de l’Église.
La traduction d’un latin savant, plein de difficultés, qui coule comme de source en suivant au plus près les vers latins, en rendant par exemple de manière fort ingénieuse les enjambements, permet au lecteur de passer avec facilité du latin au français se donnant l’impression de participer un peu à la culture classique et chrétienne époustouflante AMDG de ces jésuites de l’âge baroque, en même temps, il faut le dire, que de prendre conscience du nanisme en ce domaine.
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