La Miséricorde s’oppose-t-elle à la Justice ?

Publié le 16 Avr 2023
miséricorde

Miséricorde partout, Justice nulle part ! pourrait proclamer un public peu averti théologiquement devant les orientations parfois déroutantes du christianisme contemporain. S’il s’avère que des clarifications sont parfois nécessaires, cela montre bien à quel point le sujet des rapports entre la Miséricorde et la Justice n’a rien perdu de son actualité.

 

Une certaine exaspération pourrait se faire jour à la lecture du mot de Miséricorde. A l’heure de la confusion spirituelle et de la repentance théologique, il a subi bien des détournements sémantiques. Les discours moralisateurs sur le sujet ont rendu son traitement délicat sinon redondant. Le Dieu jaloux, vengeur de l’opprimé et du péché,  devient régulièrement un Dieu à l’eau de rose, d’une bonhomie sans force ; une sorte d’amoureux éconduit et sans fierté, acceptant volontiers d’être accablé des sentences assassines de l’objet de ses vœux tant elles sont les dernières marques d’attention dont elle daigne le gratifier.

Ainsi l’on réclame Justice. Qu’on applique un peu le droit que diable ! L’impunité dont jouissent les méchants ne seraient rien, si le poncif lénifiant ne venait en outre réclamer une autocritique et un accueil béat et bienveillant de toutes les sottises dans l’air du temps quand ce n’est pas à la résignation devant les crimes les plus abominables. A l’heure de l’inclusivité et de la tolérance universelle, le bon sens revêt un aspect primaire sinon primitif.

Bienheureux pourtant sont ceux qui ont « faim et soif de la Justice ». Bienheureux aussi ont été proclamés ceux qui font miséricorde. Il convient donc de clarifier les choses en rappelant quelques points essentiels.

Le Seigneur est juste, et il aime la justice (Ps. 10, 8)

Ce n’est pas manquer au christianisme que de vouloir que justice soit rendue et que crimes ou péchés soient châtiés. Il convient néanmoins de distinguer la justice temporelle et la justice divine.

Saint Thomas d’Aquin dans la Somme de Théologie à la question 21, expose qu’il y a deux sortes de justice. « L’une consiste à donner pour recevoir, comme l’achat et la vente. Cette justice est appelée par Aristote (Eth., liv. 5, chap. 4) commutative » (La justice commutative consiste à donner pour recevoir ou pour avoir reçu ; elle n’existe pas en Dieu, parce qu’il ne peut rien recevoir de personne.) Parce qu’elle dirige les échanges et les autres espèces de commerce, elle ne convient pas à Dieu, car, comme le dit saint Paul (Rom., 2, 35) : « Qui a donné le premier à Dieu pour en prétendre une récompense ? »

« L’autre justice consiste à distribuer ce qui revient à chacun suivant son mérite. On l’appelle pour ce motif, distributive. Elle est le propre des rois et des juges. Comme l’ordre parfait qui règne dans une famille ou dans une multitude bien gouvernée, fait voir cette justice dans celui qui en est le chef ; de même l’ordre général qui brille dans les choses de la nature aussi bien que dans le monde moral, est une manifestation de la justice de Dieu. »

Et c’est là qu’il importe de distinguer : le but de la Justice divine est de conduire l’homme au ciel ; celui de la Justice temporelle de garantir la paix. Cette tranquillité de l’ordre, sans laquelle il n’est pas possible à l’homme de parvenir à son but ultime : Dieu.

Il est donc légitime de réclamer que la justice temporelle s’applique car l’ordre n’est pas un concept bourgeois et capitaliste visant à opprimer les peuples, mais bien le moyen et le garant de leur félicité. Ne pas punir serait méconnaître la nature humaine blessée par le péché originel et manquer au devoir de protéger les bons. L’on pourrait objecter que Dieu n’agit pas toujours ainsi.

Le Seigneur est bon et miséricordieux (Ps. 110, 4)

En effet, Saint Thomas continue : « Il faut répondre que la miséricorde doit être tout particulièrement attribuée à Dieu, non toutefois comme une affection passionnelle, mais comme un effet de sa bonté. — Pour rendre la vérité de cette réponse évidente, il faut observer que le mot miséricordieux signifie avoir le cœur compatissant (cor miserum), c’est-à-dire être affecté des douleurs et des peines d’autrui aussi vivement que si on les ressentait soi-même.

D’où il suit que, quand quelqu’un travaille à détruire la misère des autres comme si elle lui était propre, il fait une œuvre de miséricorde. Or, il convient par excellence à Dieu de soulager la misère, et par misère nous entendons tout ce qui manque à ses créatures. Ce soulagement ne pouvant être que l’effet de sa bonté, Dieu est souverainement miséricordieux par là même qu’Il est la source de toute bonté. »

La Miséricorde de Dieu consiste-t-elle donc à tolérer tout et n’importe quoi, où à combler l’abîme d’une misère avouée et reconnue ? Il ne semble pas qu’il s’agisse de la justifier ou de s’y complaire en invoquant la Miséricorde qui pardonne toujours, mais de chercher à s’approcher de Dieu en reconnaissant que seule sa toute-puissance peut nous élever à Lui. Il n’a pas besoin de condamner parce qu’Il est efficient : ce qu’Il veut advient.

Quand Jésus pardonne dans l’Evangile et impose de changer de vie, ce n’est pas un vœu pieux, mais une réalisation. Voilà pourquoi Il peut être toute bonté et toute bienveillance avec ceux qui se confient en Lui et regrettent sincèrement leurs fautes. Saint Thomas ajoute d’ailleurs : « Dans la justification de l’impie la justice se montre aussi, puisque Dieu ne remet les fautes qu’en vue de l’amour que sa miséricorde a répandu dans le cœur du coupable. »

En outre, il ne faut pas mélanger les genres. Ce que Dieu fait dans le domaine spirituel doit-il être singé dans le temporel par un laxisme mâtiné d’idéologie et d’optimisme forcené ? La justice contemporaine se fait divine à l’image des hommes qui se font Dieu. Elle proclame qu’elle peut changer l’être humain, elle nie le péché originel et ses conséquences, notamment la concupiscence.

Par ailleurs, les notions galvaudées qui ont tendance à prévaloir de nos jours ne font-elles pas disparaître la vraie Miséricorde ? L’accueil et l’écoute deviennent stériles, car indiquer la voie du Salut serait une violation de la liberté. Le jugement est devenu une immixtion intolérable dans la conscience de la personne, qui décide maintenant du bien et du mal. La culpabilité du péché a été bannie car constituant une violence psychologique insupportable. Or, pas de misère sans péché, et pas de Miséricorde là où il n’y a pas de reconnaissance d’une misère.

Il y a dans toute œuvre divine Miséricorde et Justice

Le Docteur Angélique conclut son raisonnement de la façon suivante : « toute œuvre de justice divine présuppose toujours une œuvre de miséricorde et se fonde sur elle. Car la créature ne peut avoir de droit qu’autant qu’il y aurait en elle quelque chose de préexistant et d’antérieur. Et si ce qui préexiste à la créature lui est dû, ce doit être pour quelque chose encore d’antérieur à lui. Et il faudrait ainsi remonter indéfiniment jusqu’à un don primitif qui n’aurait d’autre motif que la bonté de Dieu qui est la fin dernière de toutes choses.

Par exemple, si nous disons que l’homme doit avoir des mains parce qu’il a une âme raisonnable, qu’il doit avoir une âme raisonnable parce qu’il est homme, il faudra avouer qu’il n’est homme que par l’effet de la bonté divine. Et ainsi dans toutes les œuvres de Dieu on retrouve la miséricorde comme la cause première de leur détermination. »

Voila bien quelques mots réconfortants en ce dimanche de la Miséricorde, afin que prémuni contre les déformations ambiantes, chacun puisse espérer avec rectitude en celui qui châtie dans sa Justice et sauve par sa Miséricorde.

 

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Chanoine Arnaud Jaminet +

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