La pause liturgie | « Alléluia Exivi a Patre » du 6ème dimanche de Pâques (forme ordinaire)

Publié le 08 Mai 2021
La pause liturgie | Alleluia Domine Deus meus (8e dimanche ordinaire

« Alléluia ! Je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde. À nouveau, je quitte le monde et je vais vers le Père. »
(Jean 16, 28)

Ecoutez cet alléluia ici.

Commentaire spirituel

C’est un Alléluia extraordinaire qui se présente à nous. Son texte majestueux, emprunté à l’Évangile de saint Jean et au discours après la Cène, est enchâssé dans une mélodie très solennelle et vraiment somptueuse, qui tranche sur celle des autres alléluias du temps pascal. Tout cet ensemble est extrêmement riche, on l’a déjà souligné, mais l’alléluia Exivi a Patre apporte une nuance de triomphe éclatant qui ne transparaît pas de la même manière dans les autres mélodies. Il conclut ainsi admirablement cette série des alléluias des dimanches après Pâques et oriente le regard vers le mystère de l’Ascension et vers le ciel, séjour ultime du Christ et de l’Église, au-delà de l’histoire. En même temps, il récapitule tout le chemin parcouru par le Sauveur, depuis l’Incarnation dans le sein de la Vierge jusqu’à son élévation à la gloire du Père. Il nous conduit ainsi de façon saisissante de la Trinité à la Trinité à travers l’itinéraire du Fils, que nous sommes appelés à partager. D’où l’accent prononcé de triomphe de ce chant qui ressemble à un majestueux point d’orgue. La mélodie de cet Alléluia serait d’ailleurs issue de celle d’un triomphe guerrier des grecs sur les Perses de Xerxès 1er, à Salamine en 480 avant J.C., lors de la seconde guère médique. Ce chant d’origine grecque entendu sur le lieu du combat constitua une sorte de symbole pour les vainqueurs qui devaient le léguer bien plus tard à l’Église. Il est ainsi devenu le péan paisible et solennel du Christ ressuscité.

Mais revenons sur le texte. Il est extrêmement riche dans sa sobriété pourtant remarquable. Il est rythmé par quatre verbes qui décrivent la courbe parfaite de la mission du Fils : exivi, veni, relinquo, vado. Tout est dit en ces quatre mots qui expriment quatre actions constitutives de l’Incarnation Rédemptrice. Les deux termes de ces actions sont le Père et le monde. Il s’agit d’un aller-retour, le plus prodigieux des aller-retours, celui qui va de l’infini au fini, puis du fini vers l’infini : aller-retour impensable, inimaginable, qui unit des extrêmes apparemment inconciliables. Les représentations graphiques de cet itinéraire sont impossibles, elles sont forcément fausses ou du moins inexactes. La sortie du Père et la venue au monde du Fils, comme la remontée vers le Père, ne sont pas des événements temporels repérables, elles échappent à toute appréhension. Seule la vie terrestre du Fils parmi nous est mesurable, une vie d’homme de trente-trois ans, repérée historiquement sur l’échelle du temps. La vie du Fils au sein du Père n’est ni un « avant » ni un « après » par rapport à la vie humaine de Jésus, et c’est cela vraiment, le mystère de l’éternité.

Revenons sur ces quatre verbes de saint Jean :

Exivi : je suis sorti du Père. On pourrait dire que ce verbe, à lui tout seul, caractérise le Fils, son être même de Fils. Un fils, c’est quelqu’un qui sort de son père, le fils se définit par rapport au père. Ce verbe exprime donc d’abord la vie même du Fils, sa vie divine, sa façon d’être face au Père. Il passe son éternité, pourrait-on dire, à sortir du Père. De ce point de vue, l’Incarnation est cohérente avec son être de Fils. En venant dans ce monde, le Fils ne fait finalement qu’étendre son être de Fils en dehors de la Trinité, il est Fils ad intra et il manifeste ad extra cette filiation dont nous avons le plus grand besoin. Notons enfin que ce verbe au passé simple ne signifie pas que cette sortie est une action terminée, elle dure autant que l’être même du Fils.

Veni : là, il s’agit vraiment d’une nouveauté. Dans l’Apocalypse, le Christ se définit comme celui qui vient. Cette venue se déroule en trois temps : Dieu est venu de façon personnelle dans sa création, le jour de son Incarnation dans le sein de Marie ; puis, il vient de façon spirituelle dans nos âmes par la grâce ; enfin, il viendra à la fin des temps pour juger les vivant et les morts : trois avènements, ou plus exactement trois phases d’un unique avènement qui se déploie jusqu’à la plénitude de la présence de Dieu dans le monde. Dans le texte de saint Jean, ici, Jésus parle de son avènement historique dans la chair : veni in mudum.

Relinquo : je quitte le monde. Le mot qui précède est assez étonnant : iterum, cela veut dire à nouveau, une seconde fois, et on ne comprend pas bien ce que cela peut vouloir dire. La plupart des traductions édulcorent le mot en traduisant maintenant. Mais il semble préférable de garder ce sens mystérieux et établir un parallèle entre les deux sorties, celle du Père et celle du monde, la seconde ayant un caractère de nécessaire réponse à la première, quoiqu’elle soit radicalement différente. Le Fils bien-aimé ne peut pas rester éternellement dans le monde, il lui faut rejoindre le Père, selon sa nature intime. Notons d’ailleurs que le verbe relinquo est tout différent du verbe exivi, il implique un abandon, une réelle rupture, comme pour marquer que la nature du Fils et celle du monde sont incompatibles.

Vado : c’est le retour, même si le verbe semble indiquer simplement un aller, comme pour montrer que  le Fils ne retourne pas absolument identique à son Père, il est revêtu désormais de son humanité qu’il ne quittera plus désormais. Nous sommes à nouveau placés devant le grand mystère de la confrontation entre le temps et l’éternité. La nature humaine de Jésus n’est pas éternelle et pourtant elle se trouve emportée dans l’éternité jusqu’à ne faire plus qu’un avec sa nature divine, dans l’unique personne du Fils. Preuve nouvelle que l’éternité n’est pas un avant ni un après par rapport au temps, mais une autre réalité à laquelle nous sommes nous aussi invités à participer. Pour nous qui sommes immergés dans le temps, elle représente bien un après, un au-delà du temps, mais une fois en elle, les conditions temporelles s’évanouissent dans le présent divin. Nous ne pouvons pas comprendre cela, c’est une notion qui échappe à notre expérience. Nous pouvons juste procéder par mode de purification de nos concepts pour entrevoir seulement, par intuition fugitive, ce que peut être ce présent infini, cette plénitude d’être qui ne connaît pas les limites du passé et de l’avenir.

Exivi partition 1

Commentaire musical

Cette mélodie qui, comme on l’a dit, serait vieille d’au moins deux mille cinq cents ans, revêt un caractère de solennité grandiose qui correspond bien au texte de saint Jean. Dom Gajard parle d’une vocalise tout à fait extraordinaire, faite d’élans répétés suivis d’autant de détentes, successions qui lui donnent beaucoup de vie et d’expression. Une formule mélodique montant par degrés conjoints du Ré aigu au Sol, tout en haut de l’échelle modale, puis redescendant inexorablement au Ré, va revenir jusqu’à huit fois tout au long de la pièce, ce qui est considérable. Pourtant, l’impression de répétition est bien atténuée, d’une part par la différence qui affecte deux des huit retombées, et d’autre part par la présence d’une autre formule, sous la forme d’un intervalle direct de quarte, Ré-Sol (toujours suivi de sa descente correspondante Sol-Ré) et qui revient quatre fois tout au long de la pièce. On peut noter aussi que l’intervalle, Ré-La, vers le grave cette fois, est lui aussi très présent puisqu’il revient lui aussi jusqu’à neuf fois. On a donc un ensemble très structuré, et en même temps une ligne générale d’une grande souplesse, ce qui correspond bien à la nature du 7ème mode, le mode angélique des grandes affirmations enthousiastes des vérités de la foi.

Le jubilus de l’alléluia part du Ré de façon ferme, sur une distropha, puis plonge au La grave et remonte instantanément au Ré sur lequel il s’appuie pour le premier élan qui propulse la mélodie vers le Sol aigu. Le pressus du sommet, très ferme, donne une impression de grande plénitude. La retombée est très souple et très legato. L’accent du mot alléluia est souligné par le Do qui joue presque ici le rôle de sous-tonique, la finale par une nouvelle plongée au grave suivie d’une remontée immédiate avant un nouvel élan composé d’intervalles plus vastes (tierce et quarte) qui aboutit à une première cadence en Ré. Toute cette intonation majestueuse qu’il faut donner autant que possible sans respirer, manifeste déjà la transcendance du message johannique qui va être délivré dans le verset. Dom Baron dit très justement : « la voix du Christ nous vient de très haut, planant au-dessus du temps, au-dessus des événements, au-dessus de ses disciples… elle a l’expression de ce qui ne change pas, de ce qui ne passe pas, de ce qui dure : de la joie qui a sa plénitude ». Inutile de préciser que cette vocalise doit être très chantée, très joyeuse, très souple, mais sans recherche théâtrale pourtant. Il n’y a vraiment qu’à se laisser porter par la mélodie.

Toute cette intonation s’est déployée dans la quarte supérieure du mode (Ré-Sol), sauf deux Do qui jouent le rôle d’appui, comme on l’a vu et les deux La qui plongent au grave. Après la demi-barre, la mélodie repart du Ré et monte à nouveau jusqu’au Sol aigu, à l’identique de la toute première montée. Par contre, la descente, qui commence elle aussi exactement de la même manière, quitte son modèle pour s’acheminer en pente douce et d façon très liée, très souple, plus calme encore vers le Sol grave, vraie tonique du mode. Une dernière remontée plus modeste et plus large dans son tempo, jusqu’au Mi seulement, prélude à la cadence finale du jubilus très ferme, qui nous laisse l’impression d’une grande plénitude achevée.

Il n’y a plus grand chose à dire du verset, si ce n’est qu’il va reprendre quatre fois, en la suivant de plus ou moins près, la mélodie du jubilus, une façon de bien détacher les quatre actions du Fils détaillées ci-dessus. La formule de exivi a Patre introduit une nouveauté dans la suppression du pressus au sommet,  sur a, ce qui rend la vocalise plus légère. Par contre on retrouve ce pressus sur Patre, sous la forme d’une bivirga, qu’il convient de donner avec une belle chaleur vocale, chargée d’exprimer l’amour que le Fils a pour son Père. Pour l’action suivante, c’est le verbe lui-même (veni) qui est mis en lumière par la vocalise récurrente. Une cadence raccourcie sur mundum termine cette première phrase qui correspond à l’aller du grand voyage du Fils.

La deuxième phrase ressemble beaucoup à la précédente dans sa ligne générale, mais on peut remarquer que de multiples petites différences empêchent très efficacement de ressentir une quelconque monotonie. Ainsi, la mélodie de iterum, dès le début, agence différemment ses intervalles, alors pourtant qu’on retrouve toutes les cordes et tous les intervalles typiques de la pièce. Le verbe relinquo est mis en valeur de façon classique, de même que le deuxième mundum, beaucoup plus développé que le premier. La grande barre est peut-être assez mal placée, elle rompt en tout cas le parallélisme entre les deux parties de l’itinéraire, en introduisant une troisième phrase mélodique. Cette dernière phrase déploie le verbe vado, mais surtout le dernier mot Patrem qui semble ne pas finir, qui constitue comme un grand et long point d’orgue, et qui nous montre alors toute la joie splendide que le Fils éprouve de rentrer à la maison, chez ce Père qui fait tout son bonheur. Il y rentre avec avec nous, après cet itinéraire grandiose qui résume toute l’histoire de l’humanité, et c’est pourquoi nous pouvons mettre dans ce chant qui nous concerne toute notre foi, tout notre amour, toute notre espérance. On a l’impression d’une immense fresque qui s’est déroulée sous nos yeux. La mélodie l’a rendue de la manière la plus adéquate dans ces vocalises majestueuses, dans ce chant de victoire qui résonnera dans l’éternité.

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