La petite fille espérance

Publié le 11 Jan 2016
Au quotidien n° 247 : état de droit et refondation politique L'Homme Nouveau

L’année 2015 s’est achevée comme elle avait commencé. Un pas supplémentaire a été franchi vers une situation annoncée depuis plusieurs décennies. L’enchaînement des évènements suit un cours logique, prévu, inexorable, quasi mécanique. La dénaturation du mariage votée en 2013, la progression de la culture de mort et de la désintégration des identités personnelles et collectives, étapes supplémentaires de la séculari­sation et du rejet de l’ordre naturel, précèdent et accompagnent l’arrivée massive de millions d’immigrés en Europe, nourrissant le terreau fertile à la guerre ouverte de l’islamisme contre l’Occident sur notre propre sol.

Une urgence

Ce que l’on pouvait qualifier auparavant d’analyses prophétiques, puis ensuite de mise en garde, relève maintenant du domaine de l’urgence. Dans une telle situation, la tentation du découragement s’accroît. Toutefois, elle ne touche guère ceux qui depuis longtemps ont perçu la gravité de la situation, ont pris les mesures adéquates pour protéger l’éducation des enfants, assurer un cadre de vie propice au maintien tant bien que mal d’une authentique vie chrétienne, facilitant l’épanouissement de vocations religieuses et d’engagements au service de la France. Mais l’examen de la réalité sociale et politique française dans son ensemble n’offre que peu d’éléments de réconfort, tant nos possibilités de peser sur les institutions et le cours des évènements demeurent faible. Nous disons peu, parce qu’il y en a tout de même quelques-uns, qui plus est d’importance. Citons par exemple ce sondage récent démontrant que la pratique religieuse progresse dans la jeunesse, laissant augurer un renouveau spirituel décomplexé tant attendu, dont nous ne voyons pour l’instant que les prémices. Les dernières élections ont démontré que le peuple français n’est pas mort et que la pensée officielle du big other, dont parle Jean Raspail, n’atteint plus des millions de Français confrontés à des difficultés quotidiennes.

En ce début d’année 2016, faut-il s’interroger sur les facteurs d’optimisme ou de pessimisme ? Il nous semble que cette manière d’envisager les choses n’est pas la bonne. Il nous paraît plus opportun d’évoquer la vertu d’espérance, la petite fille espérance chantée par Charles Péguy, susceptible de guider les volontés et d’éclairer notre intelligence des évènements. L’espérance ne requiert aucun optimisme béat et irréaliste, travers dans lequel nous pouvons tomber trop facilement, en usant de manière irraisonnée de formules du genre « Dieu ne permettra jamais que… ». L’espérance n’atténue pas la gravité des dangers encourus au nom d’un fidéisme démobilisateur. Elle nous incite en revanche à bien faire notre devoir, à faire même le plus possible, tout en sachant que nous ne sommes pas les maîtres de l’Histoire, ni du résultat final de ce que nous entreprenons. L’espérance fixe notre action sur du roc au lieu de nous en écarter. Elle nous aide à persévérer, c’est-à-dire à fortifier notre volonté et à nourrir notre intelligence, facultés auxquelles une vertu théologale ne se substitue jamais.

Si nous ne voyons pas les fruits des combats que nous menons, il est bon d’avoir à l’esprit que, peut-être, telle action menée, telle parole prononcée courageusement, participent à une entreprise d’envergure qui échappe à notre connaissance. Nous n’en savons rien. Mais nous savons avec certitude que si nous ne luttons pas la victoire est impossible. L’espérance est la vertu du combattant.

Ainsi, l’espérance, vertu théologale, nous demande d’user aux mieux des facultés naturelles que Dieu nous a données. « Les hommes d’arme batailleront et Dieu donnera la victoire » disait sainte Jeanne d’Arc. Si la foi le commande, le bon sens résumé dans un proverbe français nous y invite aussi : « fais ce que dois, advienne que pourra ».

La sagesse grecque

Et puisque nous sommes les heureux héritiers de la culture gréco-romaine, admirons la sagesse contenue dans cette belle fable attribuée à Ésope : « Un Athénien faisait un long voyage à bord d’un navire. Survient une tempête et celui-ci chavire. Tous les passagers s’activent et nagent pendant que l’Athénien prie Athéna en promettant, s’il sortait vivant de l’épreuve, des dons multipliés à la noble déesse. Or, l’un des naufragés l’appréhenda et lui dit : “Secoue ton Athéna mais n’oublie pas de remuer aussi tes bras” ». Le fabuliste en tire cette belle leçon : « Nous réclamons de l’aide : informons-en le ciel. Mais que cela n’empêche pas de faire pour le mieux » (1). Jean de La Fontaine en tira la formule devenue proverbiale, « Aide-toi, le Ciel t’aidera » (2).

Il nous faut donc agir et recourir à la prière. Mais ce n’est pas tout. Dans le De Regno, saint Thomas d’Aquin évoque les moyens d’action contre la tyrannie (3) : « Si l’on ne peut trouver aucun secours humain contre le tyran, il faut recourir au roi de tous, à Dieu, qui “dans la tribulation secourt au moment opportun” » (Ps 9, 10) (…) « Mais pour que le peuple mérite d’obtenir ce bienfait de Dieu, il doit s’affranchir du péché » (4). Ainsi, conversion personnelle, prière et combat politique s’agencent harmonieusement pour donner corps à notre espérance spirituelle et temporelle, afin d’affronter les difficultés du temps qu’il convient d’énoncer sans fard.

En ces premiers jours de l’an 2016, « sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le chemin raboteux du salut, sur la route interminable, sur la route entre ses deux sœurs (la foi et la charité) la petite espérance s’avance » (Charles Péguy) [5].

1. Fable « Athéna et le voyageur » cité dans Esopica. Les fables grecques et romaines, traduites par Philippe Renault, Arbre d’or, 2003, p. 61.

2. Fable « Le Chartier embourbé ».

3. Les graves violations de la loi naturelle et divine, depuis quelques décennies, font de notre régime une tyrannie au sens de saint Thomas.

4. Tiré de Saint Thomas d’Aquin, Petite Somme politique, anthologie de textes politiques traduits et présentées par Denis Sureau, p. 65, Téqui, 200 p., 13,30 e.

5. « Le Porche du mystère de la deuxième vertu », dans Charles Péguy, Œuvres poétiques complètes, NRF, La Pléiade, 1984, p. 558.

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