L’amour héroïque, jusqu’à ce qu’il fasse mal ?

Publié le 24 Avr 2017
L’amour héroïque, jusqu’à ce qu’il fasse mal ? L'Homme Nouveau

Le titre dit l’exigence de la charité, selon une formule de sainte Teresa de Calcutta. L’exhortation Amoris Laetitia du Pape François prolonge les analyses de Benoît XVI à ce sujet, en particulier dans le commentaire qu’il fait de l’hymne à la charité de saint Paul (I Cor, 13). L’Apôtre y constate les désordres sociaux dus à l’illusion des Corinthiens. En leur fixant les vraies qualités de l’amour, de l’agapè divine, il leur prescrit l’effort moral que Dieu attend d’eux : la charité est « patiente, serviable, sans jalousie ni fanfaronnade », etc.

« La charité est patiente ». Le Saint-Père y voit d’emblée la perfection : alors on imite Dieu Lui-même dont l’Écriture dit qu’Il est « lent à la colère » (Ex 34, 6 ; Nb 14, 18). Cela se révèle chez nous quand la personne parvient à éviter les impulsions qui agressent. Le Dieu de l’Alliance est alors imité dans la famille : la pondération de Dieu pousse au repentir et rend capable de miséricorde.

Cela est clair et, finalement, assez simple : il s’agit concrètement de voir en autrui autre chose qu’un objet. Pourtant, le problème surgit quand nous cherchons dans nos relations fraternelles une réalité idyllique, indéflorable, où chacun serait parfait. Nous mettrions ainsi au centre notre petite jugeote. Et alors, tout nous impatiente, tout porte à l’agressivité, et la famille se convertit en champ de bataille. L’idéal divin n’est pourtant pas une utopie inaccessible : à travers même les coups d’épingle de la vie quotidienne, Dieu s’invite chez nous, Dieu nous invite à épouser ses vues à Lui par notre patience. J’en déduis aisément que l’autre aussi a le droit de vivre sur cette terre près de moi, tel qu’il est. Peu importe qu’il soit pour moi un fardeau, qu’il contrarie mes plans, qu’il me dérange par sa manière d’être ou par ses idées, ou qu’il ne soit pas tout ce que j’espérais. L’amour devient patience, changeant peu à peu notre regard subjectif, nous ouvrant au réel que nos lubies torturent. La compassion profonde devient possible, nous portant à accepter l’autre comme une partie de notre univers, même quand il agit autrement que je l’aurais désiré a priori (Cf. AL nn. 91 & 92).

En second lieu, « la charité est serviable ». La patience évoquait la passivité, elle se montre ici activité, attitude dynamique et créative face aux autres. L’amour est plus qu’un pur sentiment, il fait le bien. Saint Ignace de Loyola affirme : l’amour doit se mettre plus dans les œuvres que dans les paroles (Exercices Spirituels, n°230 = AL 94). Dans sa poésie « Vivre d’amour », sainte Thérèse de Lisieux écrit : « Vivre d’amour, c’est donner sans mesure, Sans réclamer de salaire ici-bas… Lorsqu’on aime on ne calcule pas »… parce que « je Te vois dans les âmes, mes sœurs » (PN 17/5 & 8).

Par suite, « l’amour n’envie pas ». « Ne pas », cela ne plaît guère, on préfère « interdire d’interdire », mais à quelles aberrations on aboutit alors! Le contraire de l’amour qui est dénoncé ici, c’est ce que la Règle bénédictine nomme le mauvais zèle (ch. 72), cette attitude négative qui prend ombrage du succès de l’autre : c’est l’envie. « L’envie est une tristesse à cause du bien d’autrui ». Le Pape garde la définition classique, et il la glose en y dénonçant l’égoïsme féroce concentré sur son propre bien-être (AL n. 95). Saint Thomas y voit carrément une contradiction de la charité : au lieu du bien qui aime devenir contagieux, voilà le mal qui contredit sa diffusion en cherchant à se répandre lui-même. Deux contagions se partagent ainsi l’histoire. Le diable est envieux de la vocation céleste de l’homme, il cherche à lui inoculer sa propre disposition au mal pour l’emprisonner sur lui-même. Le Pape François insiste : l’amour véritable n’est pas menacé par les talents d’autrui, il aime plutôt les mettre en valeur. C’est pourtant vrai : les supériorités du prochain, avec la confiance et l’affection qu’elles drainent vers lui suscitent souvent d’âpres combats. N’en ayons pas honte: ce dépassement intime auquel nous nous obligeons alors purifie au plus profond de nous tout réflexe infantile et égoïste (cf. AL n. 96).

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