Le mariage au risque de la miséricorde : entretien avec le philosophe Thibaud Collin

Publié le 25 Sep 2014
Le mariage au risque de la miséricorde : entretien avec le philosophe Thibaud Collin L'Homme Nouveau

Avec son dernier livre, à paraître, Divorcés remariés, l’Église va-t-elle (enfin) évoluer ?, Thibaud Collin introduit cette question au sein du débat philosophique sans occulter la vision chrétienne du mariage fondée sur les paroles du Christ affirmant l’indissolubilité du mariage sacrement.

Vous êtes philosophe et vous entrez dans un débat proprement théologique et canonique. Votre démarche est-elle fondée ? Et que pouvez-vous apporter ?

Thibaud Collin : La question de l’accès aux sacrements des fidèles divorcés-remariés civilement touche la nature du mariage, bien commun de l’Église. Tout fidèle, notamment marié comme je le suis, est donc concerné. En tant que philosophe, j’exerce ma raison sur une question certes de nature théologique mais afin d’en manifester les enjeux anthropologiques, moraux et j’oserais dire logiques et même métaphysiques ! Cette question nous plonge au cœur du drame de l’existence chrétienne. En ­elle se reflète la totalité de la foi ­chrétienne. Pas étonnant si l’on se souvient que saint Paul parle du mariage pour parler des rapports entre le Christ et l’Église !

Vous insistez en effet sur l’importance du tout organique que représente la foi. Toucher un pan, c’est risquer de détricoter l’ensemble. Par ailleurs, vous estimez que derrière la question de l’accès à la communion des divorcés-remariés se pose celle, plus globalisante, des rapports de l’Église au monde. Quelles sont les conséquences de ces deux perspectives ?

Si les divorcés-remariés pouvaient communier, cela signifierait que leur situation objective ne serait plus vue comme opposée à l’appel du Christ au mariage indissoluble. Si l’on refuse de remettre en cause l’indissolubilité, on est contraint de reconnaître que la relation entre personnes divorcées et remariées civilement est de nature adultérine. Comment l’adultère pourrait-il être le seul péché grave à être pardonné sans repentir ? Or ici le repentir ne peut s’incarner que dans la continence complète. Ce langage apparaît au regard de l’esprit moderne comme inhumain mais l’Église n’est pas là pour présenter aux hommes d’aujourd’hui les valeurs des hommes d’aujourd’hui ! Elle est là pour annoncer la Bonne Nouvelle du mariage dans toute sa radicalité. Sans cette radicalité, pas de conversion.

Votre démonstration vise à mettre en lumière que « l’Église ne peut pas se contredire pour supprimer la contradiction objective dans laquelle se sont mis » les fidèles divorcés-remariés. Est-ce que cette approche logique ne bloque pas finalement la recherche d’une solution ?

Certains seront peut-être choqués de parler ici de logique là où on attend de la miséricorde. « Dieu est riche en miséricorde » mais c’est à nous de choisir de recevoir son pardon. Si nous ne le recevons pas, nous ne sommes pas pardonnés ! « Le Logos s’est fait chair » dit saint Jean. La logique chrétienne est donc le fondement de toute conversion. C’est soit oui, soit non. Si l’on vit en couple avec quelqu’un et que l’un des deux au moins est marié, l’on est soit marié, soit adultère. Il n’y a pas de troisième voie.

On en revient cependant toujours au poids et au choc de certains mots. Par son refus actuel, l’Église manquerait de miséricorde, cœur normalement de sa charité. Mais au final, ce n’est pas d’être non moderne que l’on accuse l’Église, c’est d’être non-chrétienne.

Mais quel est le critère de la vie chrétienne ? La vie avec le Christ. Les paroles du Christ sur l’indissolubilité de ce que Dieu a uni sont très claires. Le problème est que certains considèrent que la vie chrétienne est une sorte de prolongement de la vie humaine en niant le péché et les blessures de notre humanité. Dans ce cas-là, le Christ n’avait pas besoin de nous sauver ! La miséricorde divine n’est pas la tolérance humaine. Les personnes divorcées-remariées sont appelées à la sainteté comme tout baptisé et la voie étroite de la sainteté est la conversion et l’accueil de la grâce dans sa totalité.

Face à ce sujet brûlant, l’Église, plutôt que d’amoindrir sa doctrine et la discipline qui lui correspond, ne devrait-elle pas susciter un véritable élan de ré-explication de la grandeur, de la beauté et de la cohérence de sa doctrine sacramentaire et morale ainsi que le sens exact du droit canon ?

Je suis convaincu que tel est l’objectif du Synode voulu par le Pape. N’oublions pas qu’il a dit lui-même qu’il est « rusé ». Après l’approfondissement de la doctrine du mariage et de la sexualité par saint Jean-Paul II pour traverser la crise d’Humanæ Vitæ, le Pape François a fait le constat que de nombreux catholiques refusent cet enseignement. Alors que faire ? Faire comme si de rien n’était ? Laisser le silence recouvrir cet appel à la sainteté ou bien convoquer l’Église, mettre les problèmes sur la table et les affronter jusqu’au bout ? Je crois que le ­Pape en surprendra plus d’un sur ce sujet !

Divorc%C3%A9s remari%C3%A9s

À lire : Thibaud Collin, Divorcés remariés,
l‘Église va-t-elle (enfin) évoluer ?
DDB, 180 p., 12,90 €.
À paraître le 2 octobre prochain.

Et notre dernier numéro avec plusieurs articles
consacrés à cette question.

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