Que penser du dossier de La Croix consacré à la théorie du Genre ?

Publié le 22 Nov 2013
Que penser du dossier de La Croix consacré à la théorie du Genre ? L'Homme Nouveau

« On revendique, on s’alarme dans une confusion générale. Mais les véritables enjeux du Genre, eux, sont escamotés. Que recouvre vraiment ce concept ? Pourquoi provoque-t-il tant de malentendus ? Et quelles sont, au final, les évolutions réellement à l’œuvre ? Les réponses sont d’autant plus cruciales que derrière le “Genre” se profile un combat politique opposant deux visions du monde. »

Le quotidien La Croix offre dans son édition du 12 novembre dernier un dossier de 8 pages sur les enjeux de la théorie du Genre, « non pour alimenter les controverses mais, au contraire, pour aider ses lecteurs à y voir plus clair et à se forger leur propre opinion ». Sont réunis dans ces pages sociologues, philosophes, essayistes et théologiens pour expliquer à la fois les enjeux de cette désormais fameuse théorie et esquisser quelques réponses. Le dossier se refuse à adopter un ton alarmiste et se pose comme arbitre entre les promoteurs du Gender et « des citoyens (qui) pourfendent ce qu’ils appellent la théorie du Genre ». À croire que l’inquiétude d’un nombre de parents qui va croissant, que les alertes répétées d’experts de la question sont le fait d’une lecture un peu rapide des « études de Genre ».

Ignorance ou imprudence ?

C’est dans ce même état d’esprit que La Croix se fait l’écho du Secrétariat général de l’Enseignement catholique qui se dit peu inquiet de l’intrusion du Gender à l’école. De fait, la notion de « théorie du Genre » n’apparaît pas explicitement dans les programmes scolaires et les professeurs demeurent relativement libres d’utiliser ou non les manuels scolaires. Éduquer les enfants à l’acceptation de la différence sexuelle : tel est le motif officiel des nouveaux programmes scolaires. Mais comment éduquer au respect de la différence lorsqu’elle est niée ? Et comment accepter, comme chrétiens, la banalisation de l’homosexualité ? Ce qui n’est pas explicite n’en est pas moins pernicieux et la volonté de Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des Femmes, de faire étudier les auteurs de littérature a travers le prisme de leur orientation sexuelle n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’état d’esprit qui anime l’Éducation nationale, autant d’ailleurs que la liste des associations mandatées par ledit ministère pour intervenir dans les écoles afin de compléter l’enseignement donné en biologie sur la reproduction et la sexualité : SOS homophobie, le Planning Familial… la liste est longue ! Ignorance ou manque de courage, en tout état de cause, l’enseignement catholique n’a pas pris la mesure de la révolution anthropologique qui se joue à l’école de Vincent Peillon, celui-là même qui veut « arracher les enfants à tous les déterminismes »

Les enjeux du débat

Très justement, ce dossier montre les différentes acceptations du terme de Genre, sa pertinence pour expliquer la différence entre donné et construit, entre le substrat biologique et la construction psychologique et sociale de l’identité sexuelle. Très justement aussi, le dossier montre l’utilisation abusive qui peut en être faite lorsque ce concept devient la clef de voûte d’un féminisme qui ne fait qu’exacerber la lutte de pouvoir entre homme et femme, pour combattre ensuite – parce qu’il y a une évolution de la lutte – la norme hétérosexuelle et promouvoir enfin une totale indifférenciation sexuelle. Au fond, ce sont les questions de la liberté et de la place du corps dans l’identité de la personne qui sont en jeu et le débat à ce sujet par tribune interposée entre le philosophe Thibaud Collin et le sociologue Éric Fassin est fort intéressant.

Considère-t-on qu’il y a un donné naturel qu’il faut respecter et qui fonde les lois positives ? Considère-t-on que la différence homme-femme est structurante pour la société ? Les éléments de réponses donnés par Thibaud Collin s’appuient sur une conception de l’homme qu’il serait intéressant de déployer, en redécouvrant notamment la notion de vertu, conformément à l’enseignement du Docteur angélique. La vertu permet en effet d’articuler, dans une perspective chrétienne, nature et liberté, donné et construit : saint Thomas d’Aquin prenait déjà en compte la condition historique de la personne en expliquant que l’homme s’accomplit par la pratique des vertus et l’intégration progressive de ses capacités morales.

En revanche ce dossier, qui prétend pourtant montrer les enjeux politiques de la théorie du Genre ne montre nulle part comment cette idéologie – puisqu’il faut bien appeler les choses par leur nom – infiltre tous les niveaux de la politique, comment des directives d’application de la notion de Genre sont imposées aux pays par les instances internationales et spécialement l’Onu. Nulle part n’est évoquée la conférence de Pékin en 1995 qui marque le début de ce qu’on appellera ensuite le « Gender meanstreaming », soit l’application dans tous les domaines sociaux et politiques d’une certaine conception de la liberté, de l’égalité, de l’identité et du corps… Il suffit pourtant de lire le rapport sur l’éducation publié par l’Onu en 2011 pour y trouver tout ce qui est actuellement appliqué à l’école en France. Les enjeux politiques du Gender, c’est aussi cela : une idéologie insidieusement imposée aux nations par une élite qui se cache derrière ses objectifs affichés de paix et d’aide au développement.

Les conditions du dialogue

Finalement, la volonté de dialogue et de débat et louable, elle est féconde lorsque les interlocuteurs ont quelque chose à dire. Et il apparaît clairement dans ces pages que si des intellectuels ont su penser, creuser, analyser, vulgariser la pensée chrétienne sur l’homme, l’altérité sexuelle, le mariage et la filiation, ils ne sont pas encore assez lus, assez connus. Le dossier de La Croix présente des analyses intéressantes de la théorie du Genre, il est moins efficace dans les réponses qu’il apporte et ne fait qu’esquisser des pistes. Certains faits problématiques sont exposés sans plus d’explication, notamment le cas d’enfants transsexuels allemands qui ont la possibilité de ne pas choisir de sexe sur leur état civil : un cas concret qui mériterait une analyse en plus du simple exposé des faits. On attend d’un journal catholique qu’il ne se contente pas de décrire mais qu’il donne un éclairage sur ces questions, qu’il prenne clairement position contre une idéologie dont on sait qu’elle est en opposition totale avec le magistère de l’Église. Si certains articles du dossier sont clairs, d’autres le sont beaucoup moins et prêtent le flanc à un certain relativisme où détracteurs et promoteurs du Gender ne sont que deux camps qui s’affrontent mais se valent.

Prendre position

Ces pages laissent le lecteur sur sa faim et donnent cette impression que les catholiques, confortablement installés dans la certitude que la nature créée par Dieu est bonne, sont dépassés par cette rupture voulue par la modernité entre donné et construit, entre nature et culture, entre le corps et l’esprit. En fait de dialogue, ce qu’il faut surtout retrouver, c’est l’apport d’une anthropologie vraiment chrétienne qui puisse répondre aux questions si essentielles de la place du corps dans l’identité, de l’acceptation de sa nature, de la fonction structurante du mariage dans la société. 

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