Sonia Mabrouk et le sacré : une sacrée affaire

Publié le 18 Mar 2023
sacré

La sortie du livre de la journaliste Sonia Mabrouk Reconquérir le sacré (Les Editions de l’Observatoire) réveillerait-il des consciences endormies ? Sa promotion sur différents médias a déjà donné lieu à des échanges houleux. Survol d’un sujet profond.

 

Une sacrée affaire, c’est le moins que l’on puisse dire. Telle une petite musique lancinante, l’univers progressiste se laisse aller ces derniers jours, en sourdine, à un imperturbable refrain : « Chassez ce sacré que je ne saurais voir »… Cette attitude postmoderne est précisément celle que fustige l’animatrice de l’entretien politique matinal sur Europe 1. Avec un aplomb déterminé – et une notable élégance – Sonia Mabrouk répète à l’envie que le sacré appartient viscéralement au cœur de l’homme.

Le désenchantement du monde, l’affaissement du spirituel, l’absence de transcendance, la disparition « des causes qui nous dépassent » devraient nous alerter d’un grand vide à venir (et qui est déjà en partie observable) nous dit-elle. Reprenant à son compte la fameuse lettre de Saint-Exupéry au Général X rédigée en juillet 1944, quelques jours avant sa mort, elle enfonce le clou à chacune de ses interventions en citant le pilote-écrivain : « Ah !… Général, il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde : rendre aux hommes une signification spirituelle. Faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. (…) On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour ».

Clin d’œil de l’Histoire, ces lignes ont été rédigées en Tunisie, terre natale de Sonia Mabrouk.

De culture musulmane, elle a été en effet élevée face à la cathédrale Saint-Louis de Carthage. Il y a inévitablement une dimension extrêmement touchante de voir la journaliste défendre ainsi le patrimoine spirituel de l’Occident, et donc ses racines chrétiennes. Avec son livre, sans peut-être l’avoir réalisé à ce point en amont, elle donne une véritable leçon de civilisation.

A ceux-là même qui ont hérité au premier chef d’un sol fait de calvaires, de monastères, d’enluminures, de chants sacrés, d’architectures verticales, de traités mystiques, de peintures bibliques, de sculptures constituant autant de catéchismes sur pierre, bref de tout ce que l’on résume du doux nom de chrétienté, elle cherche à faire prendre conscience de la pente descendue et du sursaut nécessaire.

Un sacré suspecté

Mais ce relèvement, qui le souhaite ? Invitée de l’émission Quelle époque sur France 2, sa présentatrice, Léa Salamé, commente son livre Reconquérir le sacré en distribuant les bons et… les mauvais points : « On peut partager et je partage une partie de votre livre sur l’absence de sacré, et il faut revenir sans doute à des moments, à des rituels. Bon, parfois, vous allez trop loin, pardon, mais les messes en latin… vous êtes pour la réhabilitation des messes en latin ! »

Le point Godwin du sacré a donc été franchi. Sonia Mabrouk aurait « dérapé ». Cette « sortie de route » appelle à un « recentrage » selon les codes du politiquement correct analysés par Mathieu Bock-Côté. Mais l’auteur ne se laisse pas démonter, s’étonne et insiste : « Pourquoi ? Si, si, j’y tiens, même si ça peut faire sourire » comme pour mieux anticiper toute éventuelle moquerie sur le sujet.

La sentant tenace, Léa Salamé en devient suspecte : « Vous avez déjà assisté à une messe en latin ? », « Mais bien-sûr ! » répond du tac-au-tac l’invitée. C’est alors que Christophe Dechavanne, chroniqueur de l’émission, haussant les yeux au ciel, lâche un soupir exaspéré : « Saint-Nicolas-du-Chardonnet… c’est vraiment pas des modérés… ». Tout y est. Les a priori. Les raccourcis. La caricature. Bonjour finesse.

En remettant sur la scène médiatique la question du sacré, Sonia Mabrouk jette un pavé dans la mare du grand vide intérieur que nous propose la société techniciste, consommatrice et festive.  Quant à la reconquête du sacré, la présentatrice de CNews suggère une stratégie en trois axes : les lieux, la nature et l’intérieur de soi-même. Il ne s’agit pas tant de discuter de la pertinence de ces choix que d’admettre celle du thème abordé. Et c’est là le grand mérite de Sonia Mabrouk.

Oui, la perte du sens de Dieu a conduit à la dilution de la verticalité, de l’autorité, du respect, de la révérence et de la gratitude. Tel un fils prodigue, l’héritage de mai 68 a fini par épuiser les ressources morales de l’Occident. L’immense patrimoine de la civilisation bimillénaire devrait nous assoir.

Nos anciens avaient opportunément appris qu’ils étaient des débiteurs insolvables, qu’une réalité plus grande les dépassait et que le « moi » ne pouvait être la mesure des choses. La jeunesse actuelle placée sous le joug de la postmodernité, désorientée car sans repères et désaxée car sans ambition d’au-delà, se réveille insoumise, se révèle prétentieuse et se réclame indépendante. Les lendemains d’une telle ivresse de soi-même annoncent des gueules de bois de solitude douloureuse.

« Tout ce qui légitime le sacrifice et interdit le sacrilège » Régis Debray

Gustave Thibon, dans l’un de ses chapitres de Notre regard qui manque à la lumière (Fayard), écrit que « Le sacré, c’est à la fois ce qui me pénètre et ce que je n’ose toucher. Ce qui m’éveille, m’émeut, me nourrit au plus profond de moi-même et qu’en même temps, je suis incapable de circonscrire dans une pensée ou d’épuiser dans un acte. C’est comme la fusion de la distance la plus irréductible et de l’intimité la plus absolue ».

Si le sentiment du sacré est lié à notre capacité de dépassement de nous-mêmes et d’ouverture au mystère, on comprend que cette notion soit en crise et incomprise… Se sacrifier, c’est s’oublier jusqu’à retrouver l’essentiel, le sacré peut se caractériser comme « Tout ce qui légitime le sacrifice et interdit le sacrilège » dira Régis Debray. Dans une société qui fait passer le bien particulier au-dessus du bien commun, on n’aura pas de peine à comprendre que le « fiche-toi pas mal des autres » prenne, hélas, souvent le dessus.

L’enseignement de Gustave Thibon

Dans son Don Quichotte, Cervantes place un jour sur le chemin de son héros deux femmes de mauvaise vie. Sa candeur le conduit à les traiter comme des demoiselles de haut lignage et de rare vertu. Sous l’écorce peu avantageuse de ces filles de joie, Don Quichotte au regard pur comme son âme ne voit pas la prostituée mais la noblesse de la femme. Une dignité qui appelle respect et courtoisie infinie.

A l’inverse, quel drame de voir combien nos contemporains, à l’heure du tout sexuel, ne savent flairer chez l’autre d’abord que l’objet potentiel de plaisir qu’il représente. Thibon, pédagogue du mystère de la nature humaine, peut judicieusement en conclure : « Les frontières entre le sacré et le profane sont dans notre âme plus que dans les choses ; à la pointe extrême de la sainteté et de l’amour, tout est sacré, car tout vient de Dieu ; à l’extrême opposé, tout est profane, car tout n’est que matière à plaisir et à profit ».

Le sacré relève d’une affaire de gratuité, de don et de respect infini. Il est précisément une affaire d’amour. Sous cet aspect, l’on comprendra bien qu’il concerne, au premier chef, Dieu et le domaine religieux qui lui est lié. Et pourquoi donc ? Tout simplement parce que Dieu est amour, pardi.

 

A lire également : Présence de Satan dans le monde moderne. L’analyse du Club des Hommes en noir

Père Danziec +

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