Verbo : 60 ans d’existence au service de la pensée politique traditionnelle

Publié le 23 Nov 2022
Verbo-Ayuso
Directeur de la revue espagnole Verbo,le professeur Miguel Ayuso revient sur les soixante années d’existence de cette publication dont l’influence et la portée dépassent le seul cadre de l’Espagne, dans la perspective de travailler à la formation d’une élite catholique soucieuse d’incarner la doctrine sociale de l’Église et la pensée  politique traditionnelle.

 

La revue Verbo vient de célébrer ses 60 ans d’existence. Mais qu’est-ce que Verbo exactement ?

Il s’agit d’une revue bimensuelle madrilène apparue en 1961, dont le sous-titre décrit bien le contenu : une revue d’éducation civique et d’action culturelle selon la loi naturelle et chrétienne. La revue a servi et sert encore à la fois d’outil de travail pour les groupes de la Cité catholique et, à un niveau plus large, à diffuser la doctrine sociale de l’Église et la pensée politique traditionnelle.

Quels sont les grands noms qui ont marqué Verbo ?

À l’origine de Verbo, ressort le nom d’Eugenio Vegas Latapie (1907-1985), grand apôtre du catholicisme politique. Dans les années 1930, il a fondé Acción Española pour diffuser la doctrine monarchiste et contre-révolutionnaire pendant la période chaotique de la IInde République (1931-1936). Ce mouvement est issu du « fondamentalisme », scission passagère du carlisme, et s’inspire de l’expérience maurrassienne mais en tant que méthodologie indépendante des erreurs doctrinales du positivisme. Après la guerre, Vegas Latapie, en désaccord avec la politique du général Franco, s’exile et, après son retour en Espagne, au milieu des années 1950, reprend un apostolat dont il trouve l’inspiration dans « la Cité catholique » de Jean Ousset (1914-1994). Après Vegas Latapie, le nom décisif fut celui du grand juriste Juan Vallet de Goytisolo (1917-2011), président de l’Académie royale de Jurisprudence et de Législation, auteur d’une œuvre importante, qui lui succéda bientôt.

Dans les pages de Verbo, on trouve aussi les grands noms de la pensée traditionnelle hispanique de la seconde moitié du XXe siècle et des premières décennies du XXIe. Ainsi, les philosophes Rafael Gambra (1920-2004) et Francisco Canals (1922-2009), l’historien de la pensée politique Francisco Elías de Tejada (1917-1978) et le juriste Álvaro d’Ors (1915-2004). Tous étaient issus du mouvement carliste. Comme le Brésilien José Pedro Galvão de Sousa (1912-1992) ou l’Américain hispanisé Frederick D. Wilhelmsen (1923-1996).

Le monde francophone, outre Jean Ousset déjà cité, était bien représenté dès le départ avec Jean Madiran (1920-2013), Louis Salleron (1905-1992), Gustave Thibon (1903-2001) et Marcel De Corte (1905-1994). À ceux-ci s’ajoutent d’autres noms de renommée internationale comme le Sicilien Michele Federico Sciacca (1908-1975) et le Hongrois Thomas Molnar (1921-2010).

Ils constituent une liste des grands noms de la pensée catholique traditionnelle de l’époque, égalée par aucune autre revue.

En ses débuts, Verbo s’est inspiré dans son action de « la Cité catholique » française de Jean Ousset. Pour quelles raisons a-t-elle évolué différemment ? Doit-on y voir une critique sous-jacente de certains aspects du modèle français ?

Vegas Latapie a réalisé que les circonstances avaient changé par rapport au combat de la première moitié de sa vie. Les questions doctrinales jouaient sans doute encore un rôle décisif, mais la bataille principale était devenue pré-politique, en raison de la destruction progressive de la société traditionnelle. Dans l’Espagne des années 1960, cela s’est manifesté comme une conséquence des politiques développementalistes et technocratiques du régime franquiste, dans le fond progressivement libérale mais pas démocratique, après avoir été totalitaire, et auxquelles s’ajouterait le changement ecclésiastique apporté par le concile Vatican II.

Mais le travail de « la Cité catholique » était basé sur la liberté et la coordination. L’adaptation aux circonstances de chaque pays est donc d’une grande importance. Dans notre pays, l’étude de la philosophie politique en particulier a été renforcée. L’évolution en France a été très différente, dans la mesure où les liens se sont fortement distendus depuis la fin des années 1970. Aujourd’hui, il reste à peine quelques noms, abandonnés en France depuis quelques décennies, comme un souvenir d’un autre temps.

Outre l’Espagne, Verbo a acquis une dimension internationale et un rayonnement qui dépasse de très loin la seule sphère madrilène. Est-ce un signe de la permanence dans le monde d’une école conforme à la philosophie classique et chrétienne, portant principalement sa réflexion sur le domaine politique ?

La dimension internationale était perceptible dès le début. Outre l’école de « la Cité catholique », qui était également présente dans les années 1960, il y avait l’école du traditionalisme politique hispanique, principalement carliste. En ce sens, le professeur Francisco Elías de Tejada avait développé un réseau très puissant non seulement en Amérique latine mais aussi sur le continent européen : celui qu’on appelle aujourd’hui le Conseil d’études hispaniques Philippe II, qui a formellement collaboré aux initiatives de Verbo. Le décès prématuré de son fondateur a ralenti sa croissance prometteuse, que nous n’avons réussi à atteindre qu’au prix de grands efforts par la suite.

Parmi beaucoup de noms de collaborateurs non hispaniques, peut-on faire une place à part à Danilo Castellano que l’on retrouve dans tous les numéros de Verbo ainsi que dans les collections d’ouvrages édités dans la ligne de la revue ?

J’ai rencontré le professeur Danilo Castellano à l’Institut international d’Études européennes Antonio Rosmini dans la ville de Bolzano en 1992. Dès le premier instant, nous nous sommes parfaitement compris. Il a édité, et édite encore, une revue unique, Instaurare omnia in Christo, publiée à Udine, de présentation modeste mais de grand intérêt. Je l’ai immédiatement inclus parmi les collaborateurs de Verbo, dont il est devenu l’un des plus assidus. Très vite, je l’ai également invité à participer à toutes les activités du réseau du traditionalisme hispanique. Avec une grande générosité, Castellano a accepté. C’est un penseur rigoureux et serein, à mon avis le meilleur chef de la pensée traditionnelle de notre époque.

Mais dans Verbo et dans les autres activités, il y a beaucoup de contributions précieuses. Comme celle du directeur de Catholica, Bernard Dumont, avec qui nous entretenons également une collaboration constante. Ou celle du directeur du Forum romain de New York, John Rao. Sans compter les noms hispaniques qui ont succédé à leurs prédécesseurs : les Argentins Juan Fernando Segovia et Luis María de Ruschi, les Chiliens José Luis Widow et Julio Alvear, le Brésilien Ricardo M. Dip, le Péruvien Fernán Fernán de Ruschi, le Péruvien Fernán Altuve-Febres, le Colombien Alejandro Ordóñez.

À propos de ces livres, quelles sont les collections qui s’inscrivent dans les perspectives de Verbo et à quelle finalité répondent-elles ?

Pendant plusieurs décennies, Verbo a eu sa propre maison d’édition, Speiro, le nom grec qui signifie semer. Les problèmes de distribution nous ont amenés à réfléchir à une autre stratégie. Grâce à la générosité de nos aînés, nous avions un peu d’argent grâce à deux fondations (Speiro et Elías de Tejada), et nous vivions tous de nos professions. Nous en sommes donc arrivés à avoir des collections dans des maisons d’édition de grand prestige académique. C’est le cas de Prudentia Iuris, de Marcial Pons, qui accorde une attention particulière aux questions de droit public et de philosophie du droit. Ou encore la collection Res Publica de Dykinson, qui se concentre sur les questions historiques et politiques. En outre, le Conseil d’études hispaniques Philippe II en a une troisième (De Regno), plus spécifiquement destinée aux livres traditionalistes formaliter loquendo.

Chaque année Verbo tient un congrès sous le nom de « Réunion des Amis de la Cité catholique ». Quel est le thème de la rencontre de cette année ?

Oui, depuis 1961. Bien qu’une année nous ayons modifié le moment de l’année où nous l’organisions, de l’automne au printemps. Si bien que cette année nous atteignons notre LIXe rencontre dont le thème est « Le problème des droits de l’homme : histoire, philosophie, politique et droit ». Croyez-le ou non, en soixante ans, nous n’avons pas abordé cette question de manière monographique. Nous avons estimé que le moment était venu, car après avoir été banalisé pendant un certain temps, le sujet est à nouveau d’un grand intérêt et, à notre connaissance, il n’existe aucun livre canonique sur le sujet sous l’angle de la pensée traditionnelle.

L’année prochaine, 2023, si Dieu le veut, sera consacrée à la révision de notre trajectoire, ce que j’ai déjà commencé à faire dans mon petit livre El Derecho público cristiano en España (1961-2021). Nos vies et notre travail sont entre les mains de Dieu. Le monde qui nous entoure s’écroule et nous continuons à semer pour une restauration de toutes choses dans le Christ, une devise paulinienne reprise par saint Pie X que Verbo, numéro après numéro, depuis plus de soixante ans, reproduit dans ses premières pages.

Philippe Maxence

Philippe Maxence

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