> Éditorial du chanoine Laurent Jestin, icrsp (n° 1849)
Faire un bon carême ! Qu’est-ce à dire ? Un carême complet, sérieux ou exigeant, pénitent, adapté, priant, fructueux, charitable, communautaire, assumé… Parce que la discipline commune a changé depuis quelques décennies et que la coutume, dans nos pays occidentaux, n’en a pas gardé une trace vive, les bons carêmes sont aujourd’hui divers dans leur visée, comme dans leurs moyens.
En effet, que reste-t-il de pratiques et de prescriptions communes, si ce n’est le jeûne du mercredi des Cendres et du Vendredi saint et l’abstinence de ces jours ainsi que des vendredis ?
Faut-il le regretter, au nom de l’ascèse dont nos sociétés d’abondance, urbaines et sédentaires, ont perdu le désir – sauf selon la perspective du bien-être, dans des stages de méditation, de jeûne, de survie en forêt ou au désert –, et le regretter encore, au nom d’une identité commune proclamée, vécue et perçue, dont elle serait l’un des marqueurs ?
Le ramadan des chrétiens ?
D’ailleurs, la nature ayant horreur du vide, un sociologue comme Yann Raison du Cleuziou, sur la base d’enquêtes et de retours d’influenceurs catholiques sur les réseaux sociaux, note qu’une autre référence s’est insinuée dans l’espace social, le ramadan. Le carême des chrétiens, s’informent certains, est-il différent, et en quoi, du temps pénitentiel de l’islam, désormais plus visible ?
Signe supplémentaire d’une disparition du catholicisme comme matrice sociale, y compris chez des catholiques ordinaires, et plus encore chez ceux qui frappent à notre porte. Mais alors, apprend-on des mêmes sources, le carême est envisagé d’abord en termes d’orthopraxie : a-t-on le droit de faire ceci ou cela, et comment ?
C’est insuffisant certes, mais c’est ce avec quoi il faut commencer et, sans doute, ce en quoi il faut discerner un signe de notre propre trouble… Car ce temps si banal à bon nombre d’entre nous, bien qu’important par son terme, la mort et la résurrection de Jésus-Christ, est aussi devenu un lieu incertain de la vie ecclésiale et de l’évangélisation : peut-il être investi d’une quête identitaire, avec laquelle nous sommes mal à l’aise ?
Un retour du carême ?
Toutefois, n’assiste-t-on pas à un retour du carême ? L’an passé, les églises s’étaient remplies pour le mercredi des Cendres, les fronts marqués d’une croix grisâtre s’étaient volontiers affichés au grand jour ou plein écran ; et, au terme, lors de la Vigile pascale, adultes et adolescents, par milliers, avaient reçu le baptême.
Parallèlement, depuis quelques années, des parcours (Exodus, Virtus) se proposent de donner à une ascèse exigeante une place structurante dans la démarche quadragésimale. L’un comme l’autre parcours durent néanmoins plus longtemps que le carême : 90 et 70 jours respectivement. Non parce qu’ils viseraient l’exploit, mais parce que les dépendances et autres addictions, auxquelles nous sommes particulièrement attentifs aujourd’hui pour en être les victimes, requièrent, pour s’en dégager, un temps plus long…
Se revendiquant de pratiques ancestrales, conservées encore dans des communautés religieuses, ces carêmes rallongés innovent donc en même temps. Le second cité, pour donner un autre exemple, englobe l’octave de Pâques. Qui n’y reconnaîtra un écho de cette expérience triste que la Résurrection puisse être l’occasion d’un trou d’air dans la vie chrétienne, après le temps du carême ?
Le rejaillissement de l’âme
C’est effectivement un enjeu que, les exercices particuliers de 40, 70 ou 90 jours cessant en grande partie, l’on en garde les fruits, l’élan intérieur, les vertus acquises. Il me semble que, dans notre monde occidental, cela commence ou passe par le corps, par un réel concret que nos pieds arpentent, que nos yeux contemplent et qui épuise nos forces. Or on nous promet un monde où plus rien ne résistera à l’humanité augmentée (déjà réalisée par l’appareillage extérieur que sont les smartphones) et aux intelligences artificielles.
Dans un petit livre jubilatoire (1), Sébastien Lapaque imaginait Thomas d’Aquin revenant sur le plateau d’une émission de télévision, où il rappelait, face aux docteurs Folamour de l’humanité augmentée et aux pitres du divertissement de masse, la redundantia, le rejaillissement de l’âme dans les activités du corps et réciproquement, tant tel homme est indissociablement ce corps-ci et cette âme-ci. Les chantres du numérique comme ceux du cirque nous en détournent. Ce carême nous le rappellera.
1. Sébastien Lapaque, Sermon de saint Thomas d’Aquin aux enfants et aux robots, Éditions Stock, 2018.
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