Marcel Clément : Dans la lumière de Pâques

Publié le 05 Avr 2012
Marcel Clément : Dans la lumière de Pâques L'Homme Nouveau
Esquisse pour l homme(1)

Il y a des circonstances qui ouvrent les yeux des hommes. Le hasard (!) des dates a ainsi le pouvoir de raviver la mémoire. Ce 8 avril 2012, nous célébrons la Résurrection du Seigneur, et sa victoire définitive sur la mort. C’est justement à la lumière de Pâques que nous nous souvenons également que, le 8 avril 2005, Marcel Clément, qui fut longtemps à la tête de L’Homme Nouveau, au point d’identifier le journal à son nom, s’est endormi dans la paix du Seigneur.

Comme professeur de philosophie, comme journaliste et comme écrivain, il n’avait cessé de vouloir servir le Christ et l’Église, qu’il ne séparait pas l’un de l’autre, à travers une foi sans cesse ravivée, réchauffée, au contact de Marthe Robin, qui fut certainement la grande rencontre de son existence. Celle-ci fut loin d’être sans douleurs et sans épreuves, à la hauteur du personnage, à la fois exigeant pour lui-même et pour les autres, habité par des convictions si fortement enracinées en lui qu’il lui fallait les partager dans son entourage proche et à travers la parole publique qui était son métier.

Depuis son retour à Dieu, il semble – à tort – qu’un certain silence ait enveloppé son nom et son œuvre, comme si la mort avait vaincu définitivement tout signe de vie. Ce silence existe certainement, car pour une grande part, les hommes ont naturellement la mémoire courte et le bruit permanent dans lequel nous enferme la société d’aujourd’hui, agrandit encore davantage cette béance qui nous sépare des réalités essentielles. La ruse est aussi vieille que le démon, lequel a dû croire la partie gagnée pendant les trois jours qui séparaient la mort du Christ de sa Résurrection, alors qu’il avait tout simplement oublié que Dieu se fait connaître dans le murmure du vent.

Pendant plusieurs décennies, Marcel Clément a formé des générations d’étudiants et de lecteurs, des hommes et des femmes qui occupent pour beaucoup aujourd’hui des responsabilités dans l’Église et dans le monde. À chacun, il appartient évidemment de faire l’examen de ce qui l’a particulièrement marqué dans un enseignement suffisamment riche et divers, mais unifié sous le regard de Dieu, pour avoir abordé aussi bien la philosophie grecque ancienne que la doctrine sociale de l’Église, l’explication patiente du magistère de l’Église que l’organisation professionnelle et bien d’autres domaines encore. Depuis son retour auprès de Dieu, cette transmission a franchi une autre étape. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt, il reste seul, dit le Christ dans un éblouissant paradoxe, mais, s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. Celui qui aime sa vie la perdra, et celui qui hait sa vie en ce monde la conservera pour la vie éternelle » (Jn 12, 24-25). Il s’agit là de la voie ordinaire du chrétien, d’autant plus vive aujourd’hui dans la situation (pour parler comme Péguy) d’impiété dans laquelle le monde vit.

Le grain est tombé et il a porté du fruit. Un jeune philosophe, ancien élève de Marcel Clément, me confiait ainsi récemment qu’en travaillant une partie de ses travaux les plus philosophiques, il avait saisi les aspects pratiques de certaines considérations de philosophie morale. Relisant de mon côté certains de ses ouvrages, je me suis aperçu combien les thèmes et les questions qui habitent ma propre réflexion avaient été abordés naguère par Marcel Clément dans un contexte, certes différent, mais avec une ligne de conclusion souvent fort proche. Nombre d’autres personnes ont fait cette expérience étonnante de se retrouver d’un coup chez eux au moment même où ils redécouvraient une œuvre qui avait marqué leur jeunesse. Encore une fois, celle de Marcel Clément fut suffisamment riche pour avoir influencé différemment ceux qu’elle a touchés. Chacun, avec le talent reçu de Dieu, a cherché à en développer ou en approfondir une ou plusieurs parties, dans cette vraie liberté chrétienne qui caractérise normalement les rapports entre le maître et le disciple. Cette liberté s’appuie sur la vocation de chaque être.

De là où je suis, il m’apparaît plus que jamais que l’un des apports essentiels de Marcel Clément fut justement cet appel à la transformation du regard qui naît de la prise en compte de la vocation des êtres et des nations. Aux congrès de Lausanne, dans L’Homme Nouveau et dans ses livres sur la question, il a développé le regard chrétien sur le destin des nations, résolvant dans une certaine mesure le problème soulevé par le nationalisme.

Mais ce regard, il nous a aussi appris à le poser sur les personnes comme en témoignent de manière éminente les portraits qu’il dresse dans son livre Esquisses pour l’homme. Cette purification du regard, c’est une invite permanente à tout voir à la lumière de Pâques. À vrai dire, il n’y en a pas d’autre. Puissions-nous ne pas l’oublier.

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