Au quotidien n°333 : l’après Covid, source d’angoisse ?

Publié le 03 Fév 2022
Au quotidien n°333 : l’après Covid

Chercheur à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques, auteur de nombreux ouvrages, Olivier Rey analyse, dans une tribune publiée par le Figaro (2 février 2022) pourquoi le retour à une vie sans Covid provoque paradoxalement de l’angoisse. Extraits.

Les évolutions récentes laissent espérer que, au fil du temps, le Covid-19 deviendra une maladie sans gravité pour tous, par apparition d’un variant aussi contagieux que bénin qui éliminera ses concurrents plus agressifs. À supposer que cette hypothèse se vérifie, nous ne serons pas sortis de l’auberge covidienne pour autant. Car quand bien même le Covid disparaîtrait du paysage, les mesures anti-Covid qu’il a suscitées feront sentir longtemps leurs effets.

(…)

pourquoi une telle tolérance, voire appétence, dans une partie conséquente de la population, pour les mesures qui diffèrent le retour à une vie «normale»?

À la recherche d’une réponse, m’est revenue en tête une remarque que j’ai plusieurs fois entendu formuler au cours des deux années écoulées: l’épidémie de Covid-19 nous aurait rappelé notre caractère mortel. Proposition curieuse, à première vue. Car enfin, aucun d’entre nous n’aura eu besoin d’attendre le Covid pour savoir qu’il mourra un jour. Proposition non dépourvue de sens, néanmoins, dans la mesure où, quand les sagesses anciennes ne cessaient de rappeler l’éphémère de cette vie, les modes de vie modernes ne cessent de marginaliser, d’anesthésier le savoir de la mortalité.

(…)

Cela étant, en même temps que le progressisme rend la mort toujours plus terrifiante en ajoutant, à l’effroi qu’elle a toujours suscité, une absence radicale de sens et la liquidation des cadres traditionnels, religieux, rituels qui, jusqu’à un certain point, l’«apprivoisaient», il maintient cette terreur à distance en parvenant, l’essentiel du temps, à effacer la mort de l’horizon. La mortalité s’oublie par plongement des individus dans un progrès qui, lui, apparaît comme sans fin. À un «projet» succède immédiatement un autre «projet» et, de projet en projet, l’angoisse de la mort se trouve refoulée.

Le traumatisme causé par le Covid vient d’une levée partielle du refoulement. Ce n’est pas le nombre de morts qui est en cause: lorsque l’on tient compte, pour évaluer sérieusement la situation, de la taille de la population et de sa répartition en âges, il apparaît qu’aucune hécatombe n’est à signaler. Bien entendu, les mesures prises pour contenir l’épidémie y ont certainement été pour quelque chose. Mais même si, avec moins de confinements et de passes, le nombre des décès dus au Covid eût été plus important, il serait demeuré bien inférieur à celui des décès par maladies cardiovasculaires ou par cancer, que le directeur général de la santé n’a jamais pris l’initiative d’annoncer jour après jour en un «point de situation».

Le fait marquant est ailleurs: en raison du brusque afflux de personnes en détresse respiratoire, l’hôpital, dont l’une des missions est désormais d’accueillir les mourants (en France, à peu près 60 % des décès ont lieu dans un établissement hospitalier), s’est trouvé débordé, et n’a temporairement plus été en mesure d’absorber convenablement le flux des malades. En conséquence, la mort est devenue visible – le métabolisme social n’a momentanément plus été en mesure de la «digérer» sans à-coup comme il le fait d’habitude.

(…)

Le message implicite n’en était pas moins là, d’autant plus prégnant qu’inapparent. C’est pourquoi la mauvaise nouvelle – le Covid augmente les risques de mourir -, s’est transformée en bonne nouvelle – la protection contre le Covid (qui tue quand même peu de monde, et principalement des personnes très âgées ou en mauvaise santé) protège de la mort. Autrement dit, moyennant masque, gel hydroalcoolique, «gestes barrières» et «schéma vaccinal complet», la mortalité, qui s’était malencontreusement imposée à la conscience, s’est trouvée à nouveau mise au placard.

On comprend, dès lors, les sourdes réticences à s’affranchir des mesures anti-Covid, en dépit des contraintes qu’elles imposent: en abandonnant ces mesures, on perd son bouclier contre la mort ; on se sent aussi vulnérable qu’un bernard-l’ermite sorti de sa coquille ; on redevient ce que l’on n’avait jamais cessé d’être, mais que le Covid, en prenant toute la place, avait fait oublier, c’est-à-dire un mortel exposé à une infinité d’accidents et de maladies possibles, et qui finira de toute façon par trépasser. Voilà comment l’angoisse engendrée par le Covid s’est muée, chez ceux qu’elle avait envahis, en angoisse inavouée à la perspective de revenir à la vie sans Covid. En conséquence, le président de la République et son Assemblée ont les coudées franches pour durcir les mesures sanitaires, précisément au moment où le danger diminue.

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