> L’éditorial du chanoine Laurent Jestin, n° 1861
Nous accueillerons Léon XIV bientôt. D’autres papes sont venus (ou non) avant lui, et c’est sans doute aussi dans le souvenir de telle visite particulière que nous le recevrons. Lancera-t-il un appel vibrant comme le « N’ayez pas peur ! » du Jean-Paul II de 1980, redonnant courage et renvoyant aux promesses du baptême de la France ? S’il n’est pas personnellement un « homme de douleurs, familier de la souffrance » (Is 53, 3) comme le Jean-Paul II de 2004 à Lourdes, « pèlerin parmi les pèlerins », nombreux sont ceux qui espèrent une proximité et une compassion analogues de la part du Pape Léon, les attentes ne manquant pas, ni les malheureux.
À moins qu’il ne faille souhaiter qu’il apporte une clarté de réflexion, une fermeté d’enseignement, comme celles qui éclairèrent les auditeurs du discours de Benoît XVI aux Bernardins en 2008. En tout cas, tous, nous sommes heureux de ne plus être ignorés, comme François en avait donné la douloureuse impression…
Écouter vraiment
Ainsi, pour sa visite en France, dans un premier temps, nous agirons peut-être selon ce tropisme de comparaison, mouvement premier, plus ou moins conscient, par lequel nous jaugeons le Pape (et d’autres) à l’aune d’un autre, avec ce risque qu’en fait ce ne soit que selon notre propre mesure que nous le fassions, avec cette triste perspective de se reconnaître de la parenté de ces villages qui n’accueillaient pas les apôtres envoyés par le Christ et dont on secouait la poussière collée aux sandales (Mt 10, 14).
Mais, s’il existe, ce n’est qu’un mouvement préliminaire, et nous connaissons et devons vouloir les moyens intellectuels, cordiaux et surnaturels pour le surmonter. Le premier est d’écouter vraiment.
Revenir à Pierre
Un second moyen – qui conditionne le premier – est d’aller, remontant la série des parallèles et des contrastes avec les papes précédents (qui ont leur légitimité), au premier des pontifes et à l’ampleur surnaturelle qui présida à son choix et qui se reproduit à chaque élection. C’est devant cet horizon-là que Jean-Paul II désira placer les lecteurs de son Triptyque romain, publié en 2003.
Dans le second volet de ce long poème, le Pape raconte comment, dans la chapelle Sixtine, sous les fresques de Michel-Ange – celle du premier homme tendant vers Dieu, les deux mains, les deux doigts même se touchant presque, et celle aussi du Jugement –, il a appris qu’il avait été élu pape et que désormais il était Pierre.
« Ici précisément, au pied de cette merveilleuse symphonie des couleurs de la Sixtine, se réunissent les cardinaux –
Communauté responsable de l’héritage des clefs du Royaume.
Elle vient précisément ici.
Et de nouveau Michel-Ange les inonde de sa vision.
“En Lui nous avons la vie, le mouvement et l’être”…Qui est-Il, Lui ?
Ici, la main créatrice du Vieillard tout-puissant
Se tend vers Adam…
Au commencement, Dieu créa…
Lui qui voyait tout…C’est alors que la symphonie des couleurs de la Sixtine fera résonner le Verbe du Seigneur :
Tu es Petrus – Avait entendu Simon, fils de Jonas.
“Je te donnerai les clefs du Royaume”.
(…) Il en fut ainsi en août, et plus tard, en octobre, de la mémorable année des deux conclaves,
Et il en sera ainsi de nouveau, lorsque ce sera nécessaire,
Après ma mort. »
Désirer la vie éternelle
Saisissement d’un homme convoqué à une vocation inimaginable et l’acceptant totalement. Cependant, vocation qui est le miroir de la vocation de chaque baptisé, de la réponse qu’il doit donner, moins à des questions (qui existent) qu’à l’appel qui lui est lancé : « Viens et suis-moi. » Mais pour ce faire, nous le savons, il faut désirer la vie éternelle par-dessus tout.
On raconte une anecdote du père Brottier, auquel est consacré le dossier de ce numéro, sur le désir qui l’animait, enfant : « Je ne serai ni général ni pâtissier ; je serai pape. » Lorsque sa mère lui fit savoir qu’il devait d’abord devenir prêtre pour pouvoir être élu pape, il répondit : « Eh bien, dans ce cas, je deviendrai prêtre. » Il n’est pas devenu pape mais il est au ciel, prêtre pour l’éternité.
Il nous faut donc désirer concrètement le ciel, en accomplissant quotidiennement les pas qui nous y conduisent. Durant ces jours de sa présence en France, l’accueil et l’écoute de Léon XIV, la présence à ses côtés si l’occasion s’en présente, sera l’un de ces pas. Ce petit pas, dans la suite d’autres, innombrables et quotidiens, nous permet, tel un visiteur de la chapelle Sixtine, de nous placer face au dessein créateur et salvifique grandiose de Dieu. Non pas en touriste, mais en pèlerin.
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