La crise liturgique contemporaine est une crise esthétique

Publié le 22 Mai 2023
crise

Interdépendantes l’une de l’autre, liturgie et foi se sont dégradées de concert depuis plus d’un demi-siècle. Un hasard ? En réalité plutôt une évidence, celle qui fait du Beau, du Bien et du Vrai les différentes faces de Dieu. Démonstration.

La crise liturgique contemporaine semble être le bourgeon d’une théologie et d’une ecclésiologie nouvelle. Cependant, il existe une raison plus secrète et qui enveloppe toutes les autres : c’est la confusion du Beau. En effet, l’incohérence esthétique – la disharmonie du style et de la pensée –  abîme l’expression liturgique.

La liturgie est le langage de l’Eglise

La liturgie et la foi sont reliées de telle sorte que modifier l’une entraîne nécessairement l’ajustement de l’autre.

D’une part, la liturgie est l’écrin de la foi et son soutien ; au point qu’une liturgie sûre et bien ancrée dans la Tradition peut être un lieu théologique. C’est à ce titre, par exemple, que Pie IX n’hésita pas à se référer aux offices ecclésiastiques « des temps les plus anciens » (1) pour justifier la continuité de la doctrine de l’Immaculée Conception. On retrouve cette relation particulière dans ce vieil axiome : Legem credendi lex statuat supplicandi, « que la règle de la prière fixe la règle de la croyance ».

Cependant la réciproque est également vraie. La liturgie sert la foi qu’elle a pour mission de transmettre et d’honorer ; aussi est-ce bien cette dernière qui règle les formes du culte. D’où cet autre axiome qui vient compléter le premier avec un effet de miroir : Lex credendi legem statuat supplicandi, « que la règle de la croyance fixe la règle de la prière ».

Ainsi, la liturgie permet à la fois de reconnaître la Vérité et de lui rendre honneur ; elle est le langage particulier de l’Église.

L’art est une parabole

Or l’art aussi est un langage, un langage qui supplée à l’impuissance du langage commun. Par exemple, la peinture sera toujours plus pertinente pour décrire un corps que la lente succession des mots. C’est d’ailleurs en ce sens que Jean-Paul II a reconnu aux artistes le pouvoir de donner « une forme esthétique aux idées conçues par la pensée » (2).

Bien sûr, l’art ne propose pas de stricte équivalence entre le signe et la pensée. Pour se faire comprendre de tous, il échappe à la précision du mot et se fait analogique ; il devient ce que Henri Charlier qualifiait de parabole (3). À l’image du Christ qui s’inspirait de scènes à l’apparence triviale, l’artiste suggère le Beau à partir d’une matière banale : de bois, de notes ou d’argile. Cet acte de transformation est une imitation de la création divine (4) ; et l’art, en quelque sorte, est une épiphanie : la manifestation d’une Vérité cachée.

L’art et la liturgie se confondent dans la Vérité…

Car dans sa quête du Beau, l’art découvre à la fois le Bien et le Vrai ; ces trois valeurs sont unies de manière que chacune d’elles est comme solidaire des deux autres. Ainsi, quand l’art cherche le Beau, il trouve et le Bien et le Vrai ; quand la liturgie cherche le Vrai, elle trouve et le Bien et le Beau.
Les Grecs étaient tellement persuadés de leur indissolubilité qu’ils forgèrent un mot tout exprès, kaloskagathos, que l’on pourrait traduire par « beau et bon ». D’après eux, le Beau était l’expression du Bien et le Bien la condition métaphysique du Beau. Or, si le Beau satisfait les élans de l’âme, c’est parce qu’il est la manifestation sensible du Vrai, son éclat.

De cette participation de la Beauté à la Vérité, il s’ensuit que tout mouvement esthétique, dans sa recherche du Beau, est une prière. Et que toute prière désire honorer à divers degrés la Beauté.

Ainsi l’art est une liturgie et la liturgie est un art ; et la crise qui renverse l’une et l’autre témoigne de la même confusion : parce que l’esprit de notre temps s’est éloigné de la Vérité, son esthétique est devenue un langage de pauvreté.

… et la recherche de la Vérité se confond avec l’esthétique

On dit souvent que la Beauté est subjective, mais l’esthétique est une métaphysique à elle seule, un langage à part dont le style trahit une philosophie. « Le style, écrivit Proust, révèle la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde» (5) ; c’est-à-dire qu’il traduit notre prisme de la réalité.

Mallarmé ne dit pas autre chose quand il affirme « que le fond n’est plus cause de la forme : il en est l’un des effets » (6). D’après lui, la forme artistique structure la pensée de l’artiste (7), au point que les ornements de son œuvre ne sont pas des détails, mais bien l’essence de son discours. D’où cette remarque de Charlier : « la conception (…) de la lumière chez Rembrandt, de la couleur chez Gauguin (…) sont des conceptions de la nature » (8).

À titre d’exemple, l’abandon, au XVIe siècle, de la fresque pour la peinture à l’huile traduit le passage d’un système de pensée à un autre : l’art a quitté le plan théologique pour le plan psychologique. Le style d’un siècle témoigne du degré de Vérité qui éclaire l’artiste et son époque.

D’où les siècles gothiques et les siècles romantiques, les siècles grégoriens et les siècles charismatiques ; selon que la pensée des hommes était occupée à louer l’immutabilité de Dieu ou sa sensibilité.

La crise liturgique est une crise esthétique

Le rapport de la liturgie à la foi est donc le même que celui de l’art à la Vérité : c’est un rapport de Beauté. Si la crise liturgique est avant tout une crise esthétique, c’est parce qu’elle révèle l’incapacité de la pensée religieuse contemporaine à discourir du Beau et du Vrai. D’un côté, le style moderne est indigne de la Vérité qu’il veut signifier ; de l’autre, la pensée dominante est trop stérile pour produire un style plus convenable (9).

Ainsi, ce que l’on déplore dans les excès de nos cérémonies n’est que la maladresse d’un langage moderne qui a perdu les mots appropriés à la Vérité. Hélas, ce langage finit par dire de Dieu autre chose que ce qu’Il est.

Par conséquent, si l’on désire le louer plus justement, la Tradition est la forme privilégiée. De par son origine apostolique, elle est l’aboutissement d’un processus esthétique que le temps a consacré ; elle reflète, « en même temps que le rituel des coutumes qui se perdent, l’esprit qui les avait créées » (10).

 

  1. Pie IX, Ineffabilis Deus.
  2. Jean-Paul II, Lettre aux artistes, n°2.
  3. « Les beaux-arts offrent une parabole de la pensée dans un autre langage que le langage commun » (Henri Charlier, L’Art et la Pensée, DMM, 1972, p. 19).
  4. «L’art de créer (…) n’est point cet art par essence qui est Dieu, mais bien de cet art une communication et une participation » (cardinal Nicolas de Cues, in Jean-Paul II, op. cit.).
  5. Proust, Le Temps retrouvé, Paris, Le Livre de Poche, 1993, p. 253.
  6. Lagarde et Michard, XXe siècle, Paris, Bordas, 1969, p. 305.
  7. Le langage courant structure également la pensée. George Orwell, dans son roman 1984, en avait eu l’instinct avec sa « novlangue ».
  8. Henri Charlier, op. cit., p. 4.
  9. « C’est moins l’art contemporain qui est à examiner qu’une situation générale où les éléments nécessaires d’un art authentique font défaut. » (Olivier Rey, Leurre et malheur du transhumanisme, Paris, Desclée de Brouwer, 2018, p. 142).
  10. Franz Listz, Chopin, Paris, Archipoche, 2010, p. 52.

A lire également : La théologie du sacrifice à la lumière du Père Guérard des Lauriers

Pierre Montpellier

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