Homélie du R.P. de Blignières pour le jubilé de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier

Homélie du R.P. de Blignières pour le jubilé de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier L'Homme Nouveau

Ce dimanche 6 octobre, la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier a célébré le 25e anniversaire de son érection canonique le 28 octobre 1988 ainsi que le jubilé sacerdotal de trois de ses prêtres dont le père prieur, le père Dominique-Marie de Saint-Laumer. Plus de cinq cents personnes étaient présentes à cette occasion à Chémeré-le-Roi (Mayenne) pour assister à la messe, au déjeuner, aux conférences, à la visite du couvent et aux vêpres solennelles.

En présence de Monseigneur Descourtieux de la Commission Ecclesia Dei, venu tout exprès de Rome, de l’abbé du Barroux, dom Louis-Marie ainsi que de plusieurs prêtres, religieux et religieuses, le père Louis-Marie de Blignières, fondateur de cette communauté, a prononcé devant les fidèles l’homélie suivante qu’il nous a autorisés à reproduire ici. Le 25e anniversaire de l’érection canonique de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier donnera lieu très prochainement à un dossier de L’Homme Nouveau.

Monseigneur[1], Révérendissime Père[2],

Messieurs les Abbés[3], chers religieux de La Cotellerie,

chères religieuses de Saint-Aignan et Arquenay et de Poncallec,

chers amis,

Nous sommes réunis pour remercier Dieu pour les 25 années d’existence canonique de notre Fraternité, et pour les 25 années de sacerdoce des pères de Saint Laumer, Laisney et Puibaraud. Dire merci est pour nous autres, êtres humains, un besoin vital. C’est renaître avec nos principes d’être ; c’est nous dilater au contact de l’amour qui nous a gratifiés ; c’est faire une chose belle dans l’action de grâces.

Dire merci, c’est renaître-avec ses principes d’être

Dire merci à quelqu’un, c’est lui manifester notre reconnaissance ; c’est connaître que nous dépendons de lui pour le bienfait qu’il nous a fait, et le lui manifester. C’est nous situer, nous enraciner, prendre nos repères, en nous mettant dans notre vérité : nous sommes des débiteurs. Nous le sommes en premier lieu par rapport à nos « principes d’être : Dieu, nos parents, notre patrie »[4]. En leur disant aujourd’hui merci pour cette Fraternité et ce sacerdoce, nous naissons de nouveau avec nos principes, nous nous replongeons dans nos sources. Nous disons à Dieu, à saint Dominique et à saint Vincent Ferrier, à l’Église et à nos pères spirituels, à tous nos bienfaiteurs : « Nous sortons de vous, aujourd’hui sous quelque aspect vous nous avez engendrés ». Nous sommes donc liés à vous, et nous disons, comme on le fait joliment les portugais : je suis votre obligé, obrigado !

L’être sans reconnaissance est aveugle, il est sans repères, en sens il est perdu. Comme nous le constatons depuis l’avènement de l’individu sans origine et sans devoir de la modernité, c’est un être isolé, et donc souvent ironique et dérisoire.

L’être reconnaissant, au contraire, s’ouvre l’intelligence du cœur. Il sait, comme saint Thomas d’Aquin par rapport aux philosophes antiques et aux Pères de l’Église, faire siennes les richesses de ses devanciers. Parce qu’il est héritier, il peut véritablement enrichir le trésor commun de l’humanité et de l’Église. Son identité n’est pas insulaire, elle est ouverte aux autres dans le mystère du Christ. Le « reconnaissant » ouvre sur le monde et sur ses frères les yeux de l’enfance spirituelle, dont Romano Guardini disait qu’elle est la vraie maturité chrétienne, la densité transparente d’un être qui se dit l’obligé de Dieu et de tous ses bienfaiteurs. « Je te rends grâces, ô Père… »

Dire merci, c’est se dilater au contact de l’amour qui nous a gratifiés

 Dire merci, c’est aussi se dilater au contact de l’amour qui nous qui nous a « tenus à sa merci »… et nous a fait miséricorde. C’est exprimer sa gratitude à celui qui nous a gratifiés. C’est discerner la gratuité du don qui nous a été offert, et, sous le bienfait présenté, baiser la main du bienfaiteur. Certes nous sommes des obligés, mais des obligés de l’amour et de la miséricorde. Ce n’est pas mon mérite qui est à l’origine du don, c’est l’initiative du bienfaiteur.

Lorsque je dis merci, je manifeste combien j’ai conscience de cette situation. Le don est une grâce, je le dis dans nombre de langues latines : gratias, grazie… Grâce à Dieu qui nous a faits et qui nous a donné part au sacerdoce du Christ ; grâce à l’Église qui nous a envoyés évangéliser ; grâce à saint Dominique qui nous a appelés à le suivre !

L’ingrat est prisonnier d’un ressentiment caché qui découle de l’orgueil. Il est vexé de ne pas être l’auteur de sa vie, l’inventeur de sa langue maternelle, le découvreur de sa doctrine, le fabricateur de sa liturgie. L’ingrat, même s’il est « bien élevé » selon des critères mondains, est sans piété filiale. Volontiers il reprocherait à Dieu de l’avoir créé sans son avis, à ses parents de l’avoir mis au monde sans le consulter, à ses maîtres de l’avoir enseigné sans lui demander son avis. L’ingrat se construit toute sa vie une prison, au fronton de laquelle on peut lire : « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance de fécondité ! » Car l’ingrat est stérile, c’est une plante desséchée sous le vent brûlant de l’impossible autonomie, c’est un être dont la triste solitude ne peut être brisée que par un choc violent et une forte grâce…

La gratitude, au contraire, est gratifiante pour celui qui l’exprime. Elle est un souffle délicat qui ouvre la corolle de l’âme, elle fait vivre celui qui dit merci dans un étonnement permanent. Le matin, je célèbre avec le rit splendide que m’a légué la tradition latine et dominicaine, je fais, à peu de choses près, les gestes mêmes qu’a fait notre père saint Dominique ! Le jour, je lis les brûlantes Confessions de saint Augustin et je me promène dans la cathédrale spirituelle qui a nom : Somme de théologie. Au réfectoire, je nourris la « piété filiale à l’égard de l’être historique de l’Église », en écoutant la lecture de la vie de ces hommes qui ont tissé par leur humilité l’honneur de la chrétienté. Le soir, avec trente générations de fils de lumière, je pleure à Complies, au chant bouleversant du Salve Regina. En déplacement apostolique, j’emporte les textes du magistère catholique, et les bons volumes de nos auteurs familiaux, le père Lagrange et le père Garrigou. J’ai alors la joie étonnée de ce que Bernanos appelle le « miracle des mains vides » : je donne aux fidèles et aux agnostiques ce qui vient de loin et de haut, de bien plus loin que ma vie, de bien plus haut que mon imagination…

Comme il est gratifiant d’être étonné, et de se dire gratifié de ses stupéfiants trésors, comme la vue porte loin lorsque, comme le dit un scolastique de l’Ecole de Chartres, « on est assis sur les épaules de ses géants » !

Dire merci, c’est faire une chose belle dans l’action de grâces

            Mais dire merci, cela vole encore plus loin au firmament de l’âme. C’est faire une chose belle et bonne, la plus proche de la contemplation des élus du ciel de gloire. C’est agir bellement, selon le mot étonnant, que la piété des chrétiens a repris à la sagesse des grecs : l’eucharistie, l’action de grâces. Lorsque je dis merci à quelqu’un, j’entre en partage de la joie qu’il a eu à me donner le bienfait.

            J’entre dans la gratuité du geste du bienfaiteur, en lui rendant de quelque façon ce qui est essentiellement gratuit : l’amour de dilection, le choix de l’amitié, cette mystérieuse et réciproque bienveillance. Dans l’action de grâce, j’applique le conseil que Dieu nous donne, au travers d’un des textes chrétiens non canoniques les plus anciens, les Odes de Salomon : « Gardez mon secret, vous qui êtes gardés par lui ; aimez-moi d’amour, vous qui êtes aimés ».

            Oui, l’action de grâces est un « porche de mystère », comme dirait Péguy, un portail qui donne accès à un secret. C’est une belle porte : elle ouvre vers ce que saint Jean de la Croix appelle « la bienheureuse aventure (dichosa ventura) ». Le secret, c’est que notre vie forme en effet une belle aventure, la geste d’un combat passionnant, dont l’enjeu est l’éternité : l’affrontement en nous de la lumière du Christ et des ténèbres du démon. Quel en sera l’issue ? Il y a du suspense, la vie n’est pas monotone… Celui qui rend grâces d’avoir été jugé digne par Dieu de mener virilement ce combat, celui-là se bat « l’épée à la main et la joie dans le cœur ». Il devient beau de la beauté même de son bienfaiteur qui est Dieu. Et du coup, il jouit de la force du grand combattant qu’est le Christ. Alors, comme sans y penser, il assomme le démon.

L’avez-vous remarqué ? L’homme qui ne rend jamais grâces à Dieu rayonne l’ennui ; il reflète le souci de lui-même ; sur son visage se profile l’ombre de son  père le diable. Il est laid. L’homme qui rend grâces, lui, apparait pour ce qu’il est : un enfant. C’est l’enfant de Dieu, il rayonne la paix promise par Jésus dans la septième béatitude. Comme un enfant, il oublie la sollicitude de lui-même et la petitesse du monde. Comme un enfant, il met dans cette vallée d’exil un peu des fleurs du paradis de Dieu.

Conclusion

Dire merci, c’est renaître avec ses principes d’être ; c’est se dilater au contact de l’amour qui nous a gratifiés ; c’est faire une chose belle dans l’action de grâces. Nous le faisons aujourd’hui, avec et par Marie, patronne de cette paroisse (sous le titre de l’Assomption), patronne de ce diocèse (sous le titre de l’Immaculée Conception) et Reine des Prêcheurs. Elle prend notre reconnaissance dans ses mains jointes. C’est son regard de gratitude qui fait descendre sur nous la miséricorde du Christ. C’est son Magnificat qui commence pour nous une éternelle action de grâces.

[1] Monseigneur Patrick Descourtieux, de la Commission pontificale Ecclesia Dei.

[2] Dom Louis-Marie de Geyer, Abbé de Saint-Madeleine du Barroux.

[3] Abbés Roch Perrel, de l’Institut du Bon Pasteur, Sébastien Dufour et Arnaud Renard, de la Fraternité Sacerdotale Saint Pierre.

[4] Cf. Saint Thomas, Somme de théologie, IIa IIæ, q. 101, a. 1.

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