La pause liturgie | Introït Gaudens gaudebo (Immaculée conception, 8 décembre)

La pause liturgie | Introït Gaudens gaudebo (Immaculée conception

Traduction : Je tressaille de joie dans le Seigneur, mon âme exulte en mon Dieu. Car il m’a vêtue des vêtements du salut, il m’a couverte du manteau de la justice, comme la jeune mariée que parent ses joyaux.
Je t’exalte, Seigneur : tu m’as relevé, tu m’épargnes les rires de l’ennemi.
(Isaïe, 61, 10 ; Psaume 29, 2)

Thème spirituel

C’est le prophète Isaïe qui prête sa voix magnifique à l’Église pour ce chant d’entrée de la messe de l’Immaculée Conception. Et à travers ce texte extrait comme un diamant dans la carrière des tout derniers chapitres d’Isaïe (60 à 66) qui célèbrent la gloire de Sion, l’épouse du Seigneur, c’est la Sainte Vierge elle-même qui chante ce cantique en présence de son Dieu. Comme il est beau, ce chant, et comme il convient bien à Marie au moment où, tout petit être d’un instant, conçu charnellement dans le sein d’Anne, elle apparaît déjà délivrée de la tache originelle et revêtue d’une splendeur inconnue jusque là. Ève était née du cœur d’Adam sans le péché. Elle était belle de par tous les dons qu’avait prodigués le Créateur à sa nature. Mais elle n’était pas encore dotée de la grâce et la suite de l’histoire va montrer, hélas, que l’homme et la femme étaient faillibles et sont tombés de fait dans le péché. Mais ici, il y a reprise et totale réussite. Marie, dès le premier instant de sa vie humaine, est non seulement rachetée du péché originel qui se transmet comme naturellement par l’acte générateur unissant l’homme et la femme ; mais elle est aussi d’emblée confirmée en grâce, pleine de grâce, c’est-à-dire disposée à toutes les vertus dans leur plus haute perfection. Non seulement, il n’y a aucune tache en Marie, aucune laideur, aucune lésion, aucune atteinte du mal sous aucune forme ; mais il y a dans son âme une perfection initiale que les plus grands saints, parvenus au terme de leurs efforts et au sommet de leur excellence, n’atteindront jamais.

On ne peut pas imaginer la sainteté de la Vierge Marie. On ne peut pas imaginer, dans notre monde immergé dans le mal, une beauté totalement dégagée, en elle-même, de cet effrayant mystère. La pureté de Marie commence là où celle des plus grands saints ne parviendra jamais. C’est un abîme, mais un abîme délicieux, ravissant, qui ne nous donne pas le vertige mais le bonheur. Contempler cette pureté nous fera et nous fait déjà tellement de bien. Se dire qu’une fois dans l’histoire de l’humanité, une enfant, une jeune fille, une femme, a échappé complètement à l’emprise du mal, c’est un formidable message d’espérance amplement suffisant pour soutenir toutes les générations issues de la malheureuse Ève.

Laissons-nous donc emporter dans l’extase enivrante de cette vérité si bienfaisante qui a pour nom Marie. Avec elle, nous pouvons exulter de joie, car si Dieu l’a ainsi revêtue des vêtements du salut, c’est-à-dire qu’il l’a rachetée ; s’il l’a couverte d’un manteau de justice, c’est-à-dire de sainteté ; s’il l’a ornée de joyaux comme un fiancé orne sa future épouse, ce n’est pas seulement pour jouir tout seul de cette beauté dont, à la rigueur, il n’avait pas besoin. Non, c’est pour nous qu’il a opéré tout cela en Marie. C’est pour préparer à son fils une voie immaculée, comme chantent les psaumes ; une demeure digne de sa majesté. Grâce à Marie, Jésus a pu prendre humanité, il a pu s’unir à nous pour nous sauver. Le mystère de l’Immaculée Conception nous concerne en ce sens qu’il est une étape du salut. Il nous concerne aussi en ce sens qu’il nous montre ce vers quoi nous allons. Car cette voie immaculée qu’est Marie et qui a permis à Dieu de venir jusqu’à nous ; nous sommes invités à la suivre, nous aussi, pour remonter vers Dieu, pour retourner à lui, pour devenir nous-mêmes, collectivement et individuellement, cette jeune épouse aimée, parée, dotée, ornée, revêtue de splendeur, que chante le prophète.

En vérité, ce jour est un jour de joie et nous pouvons exulter, nous laisser émouvoir, jusqu’au tressaillement de notre être de pécheur, car l’être de Marie rayonne dans notre cœur, dans notre vie, dansl’histoire humaine, et jusque dans l’éternité. Ne nous lassons pas de contempler Marie, de penser à sa conception toute pure, à sa naissance, à sa croissance, à sa belle jeunesse, à sa maternité, à sa maturité, à sa vieillesse et à sa mort d’amour qu’on nomme plus justement une dormition. Ne nous lassons pas de l’invoquer à travers notre récitation du rosaire, en nous servant des prières qui ont jailli du cœur des saints, des chants que nous propose la liturgie. Elle est vraiment la cause de notre joie, notre espérance au milieu de ce monde, la douceur de notre vie. Et quand le mal nous touche, quand sa laideur nous affecte, quand le drame du péché nous enlace, quand ses conséquences douloureuses se font sentir dans notre existence ou dans celle de nos proches, tournons-nous d’autant plus vers ces deux yeux tout purs, vers ce visage maternel si beau, si rassurant, vers ce cœur si aimant et si doux, vers ces bras si accueillants. Jetons-nous avec confiance dans cet abri si sûr et si puissant dans sa douceur. Dieu lui-même s’y est réfugié, il y a vécu, il ne l’a quitté que parce qu’il fallait nous y conduire. Le sein d’Abraham n’égale pas celui de Marie, et celui-ci nous introduit infailliblement dans le sein du Père.

Gaudens gaudebo Partition
Commentaire musical

Les chants de la messe de l’Immaculée Conception ont été adaptés ou composés par Dom Pothier, et ces pièces sont de toute beauté. L’introït Gaudens gaudébo est une adaptation très réussie de l’introït Vocem jucunditátis du 6ème dimanche de Pâques (pour la forme ordinaire) ou du 5ème dimanche après Pâques (pour la forme extraordinaire).

Il s’agit d’un 3ème mode, et on ne pouvait mieux choisir pour exprimer musicalement le grand mystère joyeux et ravissant de la pureté originelle de Marie. Le 3ème mode est mystique par excellence, il unit dans la richesse de son échelle mélodique l’enthousiasme quasi-extatique et le recueillement le plus délicat et profond de l’âme comblée par le Seigneur. La joie est présente dans ce chant, elle est même très expressive, mais elle sait s’envelopper aussi d’intériorité et de douceur, presque de silence. L’introït est composé de trois phrases mélodiques dont les première et troisième, très longues, encadrent une phrase plus courte mais qui contient le sommet expressif de toute la pièce.

L’intonation est adaptée de celle de l’introït Vocem jucunditátis, et elle est typique du 3ème mode. Un départ léger et piano sur le Mi, un appui sur le Ré, sur la finale de gaudens, qui lance le mouvement dans un deuxième temps ; un autre appui sur le Sol avec l’accent tonique de gaudébo, et un bel élan qui part du La et touche le Do, dominante, qui devrait être en fait un Si, à la quinte supérieure de la tonique Mi. Le Do est plus solide que le Si et c’est pour cette raison que la mélodie s’y accroche, perdant peut-être alors une partie de son caractère mystérieux. Ces deux verbes qui renchérissent de joie l’un sur l’autre, sont en tout cas emportés par le mouvement ascendant qui va culminer sur l’accent de Dómino, dans l’incise suivante. Tout est très léger dans ce début de pièce : les appuis eux-mêmes sont très fins, sans aucune lourdeur. Il y a une grande fluidité, au service de la joie spirituelle qui est le premier message donné par cet introït. Après l’accent de Dómino, toutefois, la mélodie revient doucement au grave vers sa tonique Mi, en empruntant les mêmes paliers que dans la montée initiale : le La, le Sol, le Fa n’étant ici et là qu’une simple note de passage. Ces deux premières incises forment ainsi une courbe parfaite avec un élan et une retombée, si expressive de ce double mouvement propre au 3ème mode, mais si caractéristique aussi du chant grégorien en général : arsis et thésis se succèdent toujours dans cet ordre si naturel, au plus haut niveau de l’analyse, même si elles peuvent se mêler et se combiner de multiples façons aux degrés inférieurs à l’intérieur des incises ou des membres de phrases.

Le piano de cette fin de premier membre déborde sur le membre suivant qui commence dans la douceur, mais pour repartir et remonter bien vite vers le Do, dans un mouvement moins marqué cependant. Et une fois le sommet atteint sur le double Do de ánima, qui désigne la personne même de Marie, un nouveau retour s’effectue vers la tonique Mi, non sans avoir donné au passage beaucoup de ferveur au petit adjectif possessif mea, si plein de complaisance, si délicatement orné à partir de la corde La. La première phrase s’achève, on pourrait presque dire s’abîme dans un recueillement absolu, plein de douceur, d’adoration, « d’intimité heureuse », selon la belle expression de Dom Baron (1).

La seconde phrase va renchérir alors sur la première. Même départ ou à peu près, même élan, mais encore plus expressif et qui va atteindre sans tarder non plus seulement le Do mais le Ré sur la finale de índuit, grâce à un intervalle de quarte La-Ré vraiment somptueux qui introduit un dépassement dans la louange et dans la joie. Ce tout premier Ré de la pièce appelle les suivants, qui vont se répéter tout au long de la seconde incise, sommet de toute la pièce. Laissons la parole à Dom Baron qui exprime très bien l’éthos de ce passage : « À l’idée de la splendeur divine qui la revêt et dont elle prend conscience, Notre-Dame s’enthousiasme et son chant monte, il s’anime à mesure de son admiration et de sa gratitude (2) » On peut vraiment parler d’extase musicale, ici, qui correspond si bien à l’extase de Marie considérant son propre mystère. Aucun retour sur soi, mais au contraire une ouverture totale et un élan irrésistible de son être vers la grâce et vers son auteur. Dom Baron souligne que cette mélodie qui enveloppe d’enthousiasme et de bonheur les mots índuit me vestiméntis salútis, est une des plus belles et des plus expressives de tout le répertoire grégorien. Appliquée à Notre-Dame, elle représente d’autant plus un sommet musical aussi bien que spirituel. Cette seconde phrase, plus courte, mais si intense, ne s’achève pas sur le Mi de la tonique mais sur le Sol, corde plus ferme, amenée par le double La, bien ferme lui aussi, qui précède.

La troisième phrase, après ce sommet, sera plus sobre et plus intérieure, mais elle vient compléter admirablement l’élan qui a précédé et qui avait été préparé dans la première phrase. Elle s’appuie initialement sur le Sol, monte vers le Do sur l’accent de justítiæ, et ne revient qu’en passant vers le Mi, avant de se fixer à nouveau sur le Sol. Nuance de fermeté, d’assurance, de confiance absolue envers le Seigneur, d’humilité aussi après le mouvement extatique de la phrase précédente. Et un tout dernier élan, mais beaucoup plus intense que léger, beaucoup plus resserré mélodiquement, se manifeste à la fin de cette pièce très riche, sur les deux mots ornátam monílibus, si merveilleusement préparés par la plongée au grave de sponsam, si pleine de complaisance, si expressive de la profondeur indicible de ce mystère d’une créature devenant épouse de son Créateur. Émerveillée de l’œuvre du Seigneur la concernant, la Vierge laisse une dernière fois sa joie s’épanouir sur ces deux mots qui traduisent les ornements de son âme, avant de revenir pour finir, dans le creux de son action de grâce et de son adoration, sur la finale en Mi de toute la pièce.

Un vrai chef-d’œuvre de beauté et d’expression pour mettre en valeur le grand mystère de l’Immaculée-Conception.

1. L‘expression du chant grégorien, Kergonan, 1950, tome 3, page 15.
2. Ibid.

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