La pause liturgique : Agnus Dei

Publié le 28 Jan 2023
Grégorien : introït paix

Le premier à avoir chanté l’Agneau de Dieu est saint Jean-Baptiste, qui, baptisant dans le Jourdain, a vu s’approcher Jésus, venu humblement se soumettre à la coutume que son précurseur avait instaurée, en signe du véritable baptême, celui qui serait institué par le Christ lui-même, au cœur de son mystère pascal, mystère de mort, de résurrection et de retour au Père.

L’Évangéliste saint Jean évoque à deux reprises cette appellation du Baptiste :

« … voyant Jésus venir vers lui, Jean déclara : Voici l’Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde ; c’est de lui que j’ai dit : L’homme qui vient derrière moi est passé devant moi, car avant moi il était. Et moi, je ne le connaissais pas ; mais, si je suis venu baptiser dans l’eau, c’est pour qu’il soit manifesté à Israël. » (Jn, 1, 29-31)

« Le lendemain encore, Jean se trouvait là avec deux de ses disciples. Posant son regard sur Jésus qui allait et venait, il dit : « Voici l’Agneau de Dieu. » (an, 1, 35-36)

Dans l’Apocalypse également, la figure de l’Agneau est extrêmement présente : on la repère vingt-huit fois, et elle désigne toujours le Christ dans son sacrifice et dans sa gloire :

« Il est digne, l’Agneau immolé, de recevoir puissance et richesse, sagesse et force, honneur, gloire et louange. » (Apocalypse, 5, 12)

« À celui qui siège sur le Trône, et à l’Agneau, la louange et l’honneur, la gloire et la souveraineté pour les siècles des siècles. » (Ibid., 5, 13)

« Après cela, j’ai vu : et voici une foule immense, que nul ne pouvait dénombrer, une foule de toutes nations, tribus, peuples et langues. Ils se tenaient debout devant le Trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes à la main. Et ils s’écriaient d’une voix forte : Le salut appartient à notre Dieu qui siège sur le Trône et à l’Agneau ! » (Ibid., 7, 9-10)

« Ceux-là viennent de la grande épreuve ; ils ont lavé leurs robes, ils les ont blanchies par le sang de l’Agneau. C’est pourquoi ils sont devant le trône de Dieu, et le servent, jour et nuit, dans son sanctuaire. Celui qui siège sur le Trône établira sa demeure chez eux. Ils n’auront plus faim, ils n’auront plus soif, ni le soleil ni la chaleur ne les accablera, puisque l’Agneau qui se tient au milieu du Trône sera leur pasteur pour les conduire aux sources des eaux de la vie. Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux. » (Ibid., 7, 14-17)

« Alors j’ai vu : et voici que l’Agneau se tenait debout sur la montagne de Sion, et avec lui les cent quarante-quatre mille qui portent, inscrits sur leur front, le nom de l’Agneau et celui de son Père. » (Ibid., 14, 1)

« Alors j’entendis comme la voix d’une foule immense, comme la voix des grandes eaux, ou celle de violents coups de tonnerre. Elle proclamait : Alléluia ! Il règne, le Seigneur notre Dieu, le Souverain de l’univers. Soyons dans la joie, exultons, et rendons gloire à Dieu ! Car elles sont venues, les Noces de l’Agneau, et pour lui son épouse a revêtu sa parure. Un vêtement de lin fin lui a été donné, splendide et pur. Car le lin, ce sont les actions justes des saints. » (Ibid., 19, 6-8)

« Puis l’ange me dit : Écris : Heureux les invités au repas des noces de l’Agneau ! » (Ibid., 19, 9)

« Alors arriva l’un des sept anges aux sept coupes remplies des sept derniers fléaux, et il me parla ainsi : Viens, je te montrerai la Femme, l’Épouse de l’Agneau. En esprit, il m’emporta sur une grande et haute montagne ; il me montra la Ville sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, d’auprès de Dieu : elle avait en elle la gloire de Dieu ; son éclat était celui d’une pierre très précieuse, comme le jaspe cristallin. Elle avait une grande et haute muraille, avec douze portes et, sur ces portes, douze anges ; des noms y étaient inscrits : ceux des douze tribus des fils d’Israël. Il y avait trois portes à l’orient, trois au nord, trois au midi, et trois à l’occident. La muraille de la ville reposait sur douze fondations portant les douze noms des douze Apôtres de l’Agneau. » (Ibid., 21, 9-14)

« Dans la ville, je n’ai pas vu de sanctuaire, car son sanctuaire, c’est le Seigneur Dieu, Souverain de l’univers, et l’Agneau. La ville n’a pas besoin du soleil ni de la lune pour l’éclairer, car la gloire de Dieu l’illumine : son luminaire, c’est l’Agneau. Les nations marcheront à sa lumière, et les rois de la terre y porteront leur gloire. Jour après jour, jamais les portes ne seront fermées, car il n’y aura plus de nuit. On apportera dans la ville la gloire et le faste des nations. Rien de souillé n’y entrera jamais, ni personne qui pratique abomination ou mensonge, mais seulement ceux qui sont inscrits dans le livre de vie de l’Agneau. » (Ibid., 21, 22-26)

« Puis l’ange me montra l’eau de la vie : un fleuve resplendissant comme du cristal, qui jaillit du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de la place de la ville, entre les deux bras du fleuve, il y a un arbre de vie qui donne des fruits douze fois : chaque mois il produit son fruit ; et les feuilles de cet arbre sont un remède pour les nations. Toute malédiction aura disparu. Le trône de Dieu et de l’Agneau sera dans la ville, et les serviteurs de Dieu lui rendront un culte ; ils verront sa face, et son nom sera sur leur front. La nuit aura disparu, ils n’auront plus besoin de la lumière d’une lampe ni de la lumière du soleil, parce que le Seigneur Dieu les illuminera ; ils régneront pour les siècles des siècles. » (Ibid., 22, 1-5)

Tous ces textes magnifiques nous témoignent amplement de l’impact de cette appellation du Sauveur par Jean-Baptiste au bord du Jourdain. Cette figure de l’agneau, enracinée si profondément dans la tradition juive (Exode, 12 ; Isaïe 53, 7) et réalisée en plénitude dans la mort du Christ, le vendredi saint, jour de l’immolation de l’agneau pascal, ne pouvait pas passer inaperçue dans la liturgie chrétienne. Pourtant, son apparition fut assez tardive, du moins en Occident. On attribue au Pape Serge 1er († 701), d’origine orientale, son introduction dans le rite de la messe, sous la forme d’une triple acclamation qui est récitée ou chantée avant la communion (sauf le vendredi saint et le samedi saint), et qui accompagne très précisément le rite de la fraction des espèces eucharistiques. Ce chant, d’abord exécuté tout ensemble par le clergé et les fidèles, fut ensuite, à partir de la seconde moitié du VIIIe siècle, réservé à la Schola. Il comporte trois formules dont les deux premières sont identiques : Agnus Dei, qui tollis peccáta mundi, miserére nobis ; et dont la troisième comporte la mention de la paix (dona nobis pacem) qui va être donnée juste après la fraction. Cependant, l’Agnus Dei n’apparaît pour la première fois dans une source écrite qu’au Xe siècle, dans le Pontifical romano-germanique qui contient l’ordinaire de la Messe.

La Présentation Générale du Missel Romain précise, et c’est là une nouveauté par rapport à l’histoire de ce chant, que l’Agnus Dei peut être répété plus de trois fois, durant tout le temps du rite de la fraction, mais que la dernière invocation doit toujours être dona nobis pacem.

Alors que les manuscrits nous révèlent l’existence de plusieurs centaines de mélodies différentes, le Kyriale du Graduale Romanum compte en tout vingt Agnus Dei grégoriens. Leur composition fut effectuée entre les Xe et XVIe siècles.

Si l’on considère le texte de l’Agnus Dei, on constate qu’il est constitué de deux courtes parties : la première partie (a), c’est l’adresse, composée d’un titre (Agnus Dei) et d’une action (qui tollis peccáta mundi) ; et la seconde partie (b ou c) est l’invocation proprement dite (miserére nobis ou dona nobis pacem). L’ensemble étant répété trois fois, on a donc une structure en ab-ab-ac.

 

Agnus 08 Partition

Or la mélodie des Agnus Dei grégoriens est structurée selon une autre formule. On trouve huit combinaisons différentes dont certaines sont assez proches :

ab-ab-ab : ce sont le Agnus I, V, VI, 18, I et II ad libitum. Les trois invocations sont rigoureusement identiques.

ab-a’b-ab : ce sont les Agnus III et XVII. Les trois invocations sont identiques, mais la seconde présente juste une petite variante sur les mots Agnus Dei seulement.

ab-cb-ab : ce sont les Agnus II, IV, VIII, XIV. Les trois invocations sont identiques, mais la seconde présente une variante sur sa première partie, sur les mots Agnus Dei qui tollis peccáta mundi.

ab-cd-ab : ce sont les Agnus XII, XIII, XV, XVI. Les première et troisième invocations sont identiques et la seconde est complètement différente, offrant ainsi une alternance.

ab-ab-cd : c’est l’Agnus VII. Les deux premières invocations sont identiques et la troisième différente.

ab-ac-ab : c’est l’Agnus IX. Les trois invocations sont identiques mais la seconde présente une variante sur les mots qui tollis peccáta mundi seulement.

ab-a’c-ab : c’est l’Agnus X. Les première et troisième invocations sont identiques, et la seconde présente une variante sur les mots Agnus Dei qui, et une mélodie différente sur miserére nobis.

ab-cd-ed’ : c’est l’Agnus XI, le plus varié de tous puisque les trois invocations sont différentes.

Les Agnus Dei sont d’origine locale différente, une origine assez difficile à repérer. Toutefois, on est à peu près sûr que les Agnus IV et VI sont d’origine germanique.

Les mélodies des Agnus Dei I (Temps Pascal) et IX (Fêtes de la Sainte Vierge) sont les plus anciennes. Mais les spécialistes considèrent que l’Agnus Dei XVIII, extrêmement simple au plan mélodique (avec en plus une même mélodie répétée trois fois), est antérieur au Xème siècle, en raison de son caractère syllabique et quasi psalmodique.

L’Agnus Dei, comme toutes les pièces du Kyriale, a inspiré les plus grands musiciens, et on le retrouve dans bon nombre de grandes œuvres, d’autant qu’il s’agit d’un texte qui est particulièrement chargé de sens, mais aussi d’émotion et d’humilité.

Plusieurs compositeurs de la Renaissance tel Josquin des Prés († 1521), Palestrina († 1594) ou encore Monteverdi († 1643) ont écrit leurs Agnus Dei en référence à l’Agnus Dei grégorien. D’autres compositeurs, comme Carissimi († 1674), profondément lié au Saint-Siège, avaient l’habitude de faire chanter l’Agnus Dei en alternant les invocations : les première et troisième étaient interprétées en grégorien et la seconde en polyphonie. Parmi les Agnus Dei les plus célèbres on peut signaler encore, à l’époque baroque, ceux de Marc-Antoine Charpentier († 1704) dans les messes de minuit pour Noël ou de l’Assomption de la Vierge Marie ; de Johann Sebastian Bach († 1750) dans sa messe en Si mineur ; et à l’époque romantique ceux de Charles Gounod († 1893) dans sa Messe solennelle de sainte Cécile (1855) ; d’Anton Bruckner († 1896) dans sa Messe n° 3 en Fa mineur pour chœur, solistes et orchestre, ou enfin de Gabriel Fauré († 1924) dans sa Messe des pêcheurs de Villerville (Messe Basse). Enfin, l’époque moderne fournit elle aussi des exemples célèbres d’Agnus Dei. Qu’il suffise d’évoquer la Berliner Messe (1990) de Arvo Pärt († 2020).

Pour écouter l’Agnus Dei VIII :

Blandine Fabre

Blandine Fabre

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