L’appel à la croisade de saint Bernard : un véritable parcours spirituel à l’approche de la Semaine Sainte

Publié le 31 Mar 2023
saint bernard

Le 31 mars 1146, saint Bernard prêchait la 2ème croisade à Vézelay. Devant une foule « de Seigneurs, de chevaliers et d’étendards », le fondateur de Clairvaux évoque la terre promise, Jérusalem, la Cité Sainte. Près de neuf siècles ont passé : que peut nous dire aujourd’hui cet appel à la délivrance ?

 

Sous les voûtes romanes la voix du prédicateur électrise l’auditoire. Bernard de Clairvaux convoque l’ost chrétien au combat. En ce matin de Pâques, une nouvelle classe de la milice de Dieu se dresse. Les jeunes chevaliers reçoivent la collée tandis que les catéchumènes se pressent avec émotion autour de la table sainte à laquelle la nuit dernière les a admis.

Les réjouissances sont cependant comme nimbées d’une sourde angoisse. Depuis plus d’un an déjà, le limes de la chrétienté a cédé. La ville d’Edesse abandonnée, trahie même, par son prince Jocelyn II, est tombée aux mains de l’ennemi. Chacun sent bien qu’à travers elle, c’est la Terre Sainte toute entière qui se trouve menacée.

Une chevalerie spirituelle

La dimension spirituelle du message de saint Bernard n’a pas pris une ride. Le religieux se fait le porte-voix du message évangélique. Hier comme aujourd’hui, il nous dit qu’il n’est plus temps de tergiverser. « Prends ta Croix et suis-moi ! » (Mt 16, 24) intime le Christ au cœur de chaque chrétien, « Je vous précèderai en Galilée » (Mt 26, 32). Toute crainte doit donc être bannie, le Maître est ressuscité, Il a vaincu la mort. Le bois qui avait été le moyen de notre chute est devenu celui de notre rédemption.

On aurait tort de réduire la pensée de Saint Bernard à une réclame pour le recrutement d’une campagne militaire. Il sait pertinemment, comme Jeanne la Lorraine le montrera trois siècles plus tard, que sans la grâce divine, les quelques dizaines de chevaliers jetés sur les routes de l’Orient ne pourront renverser le cours d’une histoire qui appartient à Dieu.

Il en va de même pour nous, croisés en devenir, en 2023. Désarmés humainement, nous avons le devoir de nous réarmer spirituellement. Ce n’est pas pour rien que le fondateur des cisterciens a écrit le De Laude Novæ Militiæ, en défense de l’Ordre des Pauvres Chevaliers du Christ, plus communément appelé Ordre du Temple. Il s’y fait le chantre d’une chevalerie spirituelle, prête à assurer la justice au moyen de la vertu de force. Dans la pensée de saint Bernard, la chaîne pénale n’est pas brisée.

Par le Baptême en effet, nous mourrons et ressuscitons sacramentellement avec le Christ. De façon plus intime, nous avons désormais part avec Lui. Une communauté de vie et de destin nous lie au Divin Maître. Or s’il est venu pour souffrir et mourir sur une croix, pour quelle raison échapperions-nous spirituellement aux épreuves d’ici-bas ? L’entrée dans la Semaine Sainte – l’ultime ligne droite du carême – nous invite à prendre à bras le corps nos défis terrestres plutôt que de traîner à les relever. C’est là même le geste du Templier revêtant la casaque blanche floquée de la Croix rouge.

Un authentique itinéraire de conversion

Saint Bernard fixer a aux frères de l’Ordre une feuille de route spirituelle calquée sur les lieux qu’il leur faudra protéger ou reconquérir. A l’approche du Triduum Pascal, nous serions bien inspirés de la suivre à notre tour. Ainsi nous reprendrons la vraie Terre Promise : le Ciel.

Saint Bernard nous présente de prime abord la Citadelle du Temple, cœur battant de l’Ordre. A la fois lieu de vie et de culte, de vie cultuelle pour tout dire. C’est là qu’au rythme de la vie liturgique, le moine-soldat s’arme de la Foi, qu’il combat la vanité, l’oisiveté et la mondanité. Aujourd’hui, les familles chrétiennes n’ont pas le choix de se protéger de la sécularisation des mœurs pour préserver la vocation de leur foyer familial.

Nous le savons, ce ne sont pas de brillants novateurs qui ont bâti l’Occident chrétien, mais des milliers de moines durs à la tâche, ainsi qu’une chaîne ininterrompue de pieuses familles. En somme, des lieux de vie peu permissifs aux lubies adolescentes, imperméables à dans l’air du temps, ignorants des modes, mais fondés sur le roc de la Foi. La fondation et le maintien de ces petites églises domestiques sont à ce prix. L’humble fidélité aux devoirs d’état, semence de civilisation…

Vient ensuite Bethléem, la maison du pain. C’est ici la dévotion eucharistique que saint Bernard nous invite à sublimer. Même le bœuf et l’âne, qui nous représentent, « se nourrissent du foin du pré virginal et reconnaissent l’un son maître, l’autre son Seigneur » écrit-il.

Notre guide présente Nazareth comme une fleur afin d’évoquer la bonne odeur des vertus du Christ que nous devons acquérir, à l’image de Jacob qui se revêtit de la tunique exhalant le parfum d’Esaü. C’est là que la divinité se voilant sous la douceur de l’humanité du Sauveur se veut le signe de sa divinité. Nous aussi, par notre comportement, sommes appelés à faciliter l’accés de notre prochain à l’amour de Dieu.

Le mont des oliviers et la vallée de Josaphat nous approchent du mystère de la Passion. L’un représente le lieu de la miséricorde qui doit nous inspirer la confiance en Dieu ; l’autre, le lieu du jugement qui doit renforcer notre crainte de Dieu.

Au cours de la poursuite de leurs ennemis, les croisés sont appelés à franchir le Jourdain. Eaux sanctifiées de nombreuses fois dans l’Ancien Testament et que le Sauveur du monde gratifia de la manifestation de la Trinité lors de son onction par saint Jean-Baptiste. Il y a là un rappel évident de la nécessité de nous souvenir des promesses attachées à notre baptême, notamment en témoignant ouvertement de notre Foi, dirigeant ainsi résolument les autres vers la naissance à la vie de la Grâce.

N’y a-t-il pas écueil, dans l’univers catholique actuel, à sacrifier aux susceptibilités familiales au point de retarder la date du baptême d’un nouveau-né ? Offrir au Bon Dieu l’amour de ses enfants ne devrait pourtant pas faire l’ombre d’un doute.

Le parcours se poursuit avec le Calvaire qui se dresse à l’entrée de la Cité Sainte. Oui, l’humiliation conduit à la gloire, l’esclavage à la liberté, la défaite au triomphe, la mort à la vie, la souffrance à la joie, le temps à l’éternité, le bois des vaincus devient le signe des vainqueurs. Tout le mystère de notre Rédemption est là. La roche inondée du Sang Rédempteur nous rappelle l’obligation de tout peser au poids du sanctuaire, c’est-à-dire par rapport à Dieu. Apprenons à regarder les évènements à travers le prisme de la Croix car « la folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes » (I Co 1, 25).

Dans la basilique du Saint-Sépulcre saint Bernard propose aux croisés de méditer sur l’assurance de notre repos éternel. « Nous avons été ensevelis avec Lui par le baptême, pour mourir au péché, afin que, comme Jésus-Christ est ressuscité d’entre les morts nous marchions, nous aussi dans les sentiers d’une vie nouvelle » (Ro 6, 4). Il a pu nous racheter sans nous car il est Dieu.

Dans sa Miséricorde, Il a satisfait à la Justice à notre place. A nous de rester bien unis à son Corps Mystique et d’en assumer les souffrances aussi bien que les joies. Et si le péché ne règne plus en maître dans notre corps, il n’en est jamais entièrement banni pour autant. D’où la nécessité de prendre la Croix et de nous mortifier.

« Seule la vertu fait la vraie noblesse. Que votre fait ne soit point parade ni littérature, mais loyal ministère et sacrifice coûteux. »

Notre saint nous indique ensuite de passer par Bethphagé, le hameau des prêtres pour la confession et la dévotion au sacrement de l’Ordre. Ce nom signifie « maison de la bouche ». L’abbé de Clairvaux cite l’épitre aux Romains : « Ma parole n’est pas loin de vous, elle est dans votre bouche et dans votre cœur » (Ro 10, 8). Il explique que dans notre cœur, elle opère une salutaire contrition, tandis que dans notre bouche, elle fait taire la mauvaise honte qui empêche la confession.

Enfin viendra Béthanie, maison de Marthe, Marie et Lazare. C’est le lieu de l’amitié et de l’abandon qui espère tout en Dieu. Nous y cultiverons l’intimité divine par l’exercice de la présence de Dieu. Il est toujours là, auprès de nous. Quand Il nous semble absent, interrogeons-nous plutôt de savoir si ce n’est nous qui L’avons oublié.

La voix du prédicateur se perd dans les âges. Un murmure nous parvient encore, motif d’une véritable introspection avant de célébrer la mort et la résurrection du Christ : « Seule la vertu fait la vraie noblesse. Que votre fait ne soit point parade ni littérature, mais loyal ministère et sacrifice coûteux. Tenez vos âmes hautes, tout près de Dieu, dans le dédain des marchandages, des calculs et des dévouements à bon marché. Car vous devez gagner votre paradis non pas en commerçants, mais à la pointe de l’épée, laquelle se termine en croix, et ce n’est pas pour rien. Préparez-vous aux grandes choses par la fidélité aux petites car la plus fière épopée est de conquérir votre âme et de devenir des saints. N’ayez qu’une seule crainte, celle de ne pas aimer assez le Bon Dieu. Ainsi, au soir de votre dernière bataille, le Ciel pour vous s’illuminera comme au pont Milvius. La Croix resplendissante vous ouvrira les portes du paradis. Par ce signe vous vaincrez ! Au Nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, ainsi soit-il ! »

 

A lire également : Jean-Pierre Calloc’h, un moine-soldat breton dans la guerre de 14

Chanoine Arnaud Jaminet +

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