> Tribune libre de Romain Debluë
En écho à notre dernier dossier, « Le spectacle au service de l’Histoire et de la mémoire » (cf. L’HN n° 1857), l’écrivain et philosophe Romain Debluë estime que notre époque transforme l’Histoire en objet de spectacularisation et de « festivisation ».
L’histoire, écrivait Michelet, « fait l’historien bien plus qu’elle n’est faite par lui » (1). Il paraît bien, aujourd’hui, que le rapport à son histoire qu’un peuple entretient massivement, tout à la fois le détermine et le définit. Comme en maints autres domaines, l’originalité de notre temps est patente, qui est le premier à faire de son histoire un spectacle et une fête – non pas séparément mais simultanément.
Avec l’homme du XXᵉ siècle finissant, et surtout du XXIᵉ siècle commençant, l’Histoire rencontra les parcs à thèmes, les parcs d’attractions et les parcs de loisirs ; elle s’en trouva si bien, et eux aussi, qu’ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants. Le plus fameux d’entre eux n’étant pas un autre que le Puy du Fou (2).
Un objet de spectacularisation
Une époque en effet, la nôtre, considère l’Histoire comme un objet de spectacularisation et de « festivisation » : incontestablement, cela fait date.
Il faudrait examiner avec patience et précision chaque élément de cette mutation. L’apparition, d’abord, comme telle, des parcs dits « à thèmes » ou « de loisirs », dont il n’est pas interdit de faire remonter la généalogie jusques aux hameaux artificiels qui virent le jour au XVIIIᵉ siècle, et parmi lesquels on compte bien sûr le célèbre Hameau de la Reine. D’un mot, l’on peut résumer ces entreprises en ce qu’elles inaugurent ce que j’appellerai la mode du Comme.
Dans ces petits villages factices, on se paye le luxe et, précisément, le loisir, de vivre durant un temps sur le mode du « Comme ». L’on y est comme à la campagne, comme si l’on n’était point reine, comme si le monde était un tableau de Boucher ou de Fragonard. Et, bien sûr, ce que l’on soustrait aux originaux, c’est cela même qu’un Philippe Muray nommerait le négatif. Tout est fait, tout est composé et recomposé, de sorte que l’accord du sujet avec le monde, avec le donné extérieur, puisse être immédiat et total – mieux : qu’il le doive être, non point par impératif moral mais par pure et simple nécessité.
Le règne du « comme »
Les premiers parcs à thèmes ne seront donc rien que, si l’on peut dire, le suprême degré du règne du Comme : ils sont des lieux de comme sans aucune référence réelle, comme l’étaient déjà les hameaux du XVIIIᵉ siècle, mais ils ne se présentent plus même comme l’idéalisation du monde ; ils sont, franchement et carrément, des imitations de mondes imaginaires. On peut lire, ici ou là, que les parcs à thèmes proposent à leurs clients des expériences d’immersion dans un univers déterminé. Il me paraît qu’il faut tout à fait renverser la perspective, afin d’y comprendre quelque chose.
De vrai, c’est plutôt alors la fiction et le faux qui font irruption dans la réalité, qui s’immiscent en elle, et comme la rongent de l’intérieur, pour y faire apparaître une manière de tumeur cancéreuse du réel. Ce ne sont pas seulement les visiteurs qui pénètrent dans un univers, c’est tout un monde grouillant et gargouillant de fictions qui envahissent la réalité, la rognent et la rongent. D’emblée, nous avons parlé de fête et de spectacle.
Telles sont en effet les deux conditions, nécessaires, de l’instauration sur un territoire donné d’un petit morceau de ce Royaume du Comme : il faut que la réalité soit « festivisée », c’est-à-dire expurgée de tout négatif, ou bien que le monde imaginaire de référence, déjà, soit exempt de toute tragédie radicale ; il faut en outre que la réalité soit spectacularisée, c’est-à-dire mise en scène, dédoublée et redoublée, afin que les visiteurs puissent jouir tout à la fois de leur situation de spectateurs (distance) et d’immergés (proximité pouvant aller jusqu’à l’identification). Le Royaume du Comme est un non-lieu : les visiteurs sont à la fois dedans lui, et toujours à distance de ce qu’ils y peuvent découvrir. Sinon, ce serait la réalité…
Histoire et parc à thème
Que penser, dès lors, de l’accouplement très contemporain de l’Histoire avec le parc à thème ? Que penser, en d’autres termes, de l’histoire « festivisée » et spectacularisée ? Bref, que penser de l’Histoire attirée de force dans le Royaume du Comme ? D’abord, il est essentiel de maintenir, au-devant de ce phénomène, l’étonnement toujours recommencé que devrait susciter son caractère inédit. Car il ne va pas de soi que l’Histoire soit objet de « festivisation » et de spectacularisation ; et pour le dire avec un peu moins de précision, il ne va pas de soi que l’Histoire se prête de bon gré à sa propre transformation en divertissement.
Risquons notre hypothèse : la condition pour qu’advienne la possibilité même de cette transformation ne serait-elle pas que l’époque qui la produit soit, elle-même, sortie de l’Histoire ? Peut-on « festiviser » et « spectaculariser » l’Histoire sans être, au moins partiellement, soi-même situé après l’Histoire ? Après l’Histoire : ce temps où deviennent simultanément possibles la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques de Paris et la « Cinéscénie » du Puy du Fou ? Lesquelles, alors, devraient apparaître pour ce qu’elles sont, à savoir deux manifestations d’une époque aux allures d’épilogue, ou bien plutôt de post-scriptum.
Il faut être, déjà, hors de son histoire, et hors de l’Histoire, pour développer le désir d’y être replongé en voyageant au Pays du Comme. Cela posé, les pauvres protestations éructées par telle ou telle vivante image de la partialité active, à l’encontre par exemple des spectacles du Puy du Fou, où l’on a bien raison de ne pas craindre d’évoquer un génocide vendéen, sont extrêmement insignifiantes.
L’on voit bien assez et tous les jours, hélas, de quels travestissements, de quels mensonges, de quelles omissions coupables ces secrétaires professionnels de l’imposture sont capables, pour comprendre que leurs aigreurs d’estomac sont de très légitimes motifs de réjouissance, voire de jubilation, – quand bien même, du reste, l’on ne serait pas prêt à considérer que la rigueur historique est l’invitée d’honneur des festins de féeries puyfolaises (3).
Le rapport à l’Histoire
Quel que soit le point de vue, donc, quelle que soit l’exactitude des reconstitutions, la mise en parcs à thèmes de l’Histoire est, en elle-même, un événement dont le sens révèle la vérité du rapport – extérieur, donc – de l’époque à l’Histoire.
Il ne faut pas, en effet, s’y tromper : le Puy du Fou, par exemple, est bel est bien de son temps ; un simple coup d’œil jeté sur quelques pages du prospectus informatique de ce lieu le confirme : on y apprend que le parc « cherche continuellement l’innovation », que les mises en scènes y sont « conçues comme des superproductions cinématographiques, [et qu’elles] combinent disciplines artistiques, cascades et effets spéciaux grandioses », qu’on y propose « des balades relaxantes à travers la nature et des rencontres touchantes avec les animaux… », etc.
Assurément, le soin apporté aux décors tranche radicalement avec les infectes fabrications de Disneyland, et autres abominations du même tonneau ; mais il n’en demeure pas moins surprenant, à tout le moins, de qualifier d’« authentiques » ces constructions qui, pour remarquables qu’elles soient, ne sont pas des villages anciens. Le seraient-elles, même, que la vie de l’ancien temps y serait reconstituée – or reconstitution et authenticité sont, strictement, deux notions contradictoires. Le réel n’est jamais thématique, ni thématisé ; dès lors qu’il y a thème, l’on pénètre dans le Royaume du Comme, où d’ailleurs il n’est nullement condamnable de se trouver bien.
Le paradoxe est à présent devant nous dans toute son ampleur : dans le cas, même, aussi soigné soit-il, du Puy du Fou, l’Histoire-spectacle, l’Histoire-fête, est toujours le signe de la nostalgie d’un « avant » auquel on sait ne pas appartenir, et dont on se sait irrémissiblement séparé. Il faut, pour être véritablement nostalgique, savoir au profond de soi que tout retour est impossible vers l’objet de son désir. Il faut, en somme, se savoir sorti définitivement de l’Histoire, pour avoir l’envie de bâtir le Puy du Fou, puis pour avoir l’envie de s’y rendre.
Est-ce un mal ? Est-ce un bien ? Notre affaire n’est pas de moraliser, mais d’essayer de penser.
De l’histoire vécue à l’histoire fêtée
Le premier XXᵉ siècle ne songeait pas, et ne pouvait pas songer, à « festiviser » l’Histoire : il la vivait encore – et de façon particulièrement cruelle, et de façon particulièrement tragique. Le XXIᵉ siècle, quant à lui, nous apparaît comme l’âge par excellence des reconstitutions, des commémorations, des devoirs de mémoire et autres mises en scène et mises en fêtes de ce qui est désormais derrière lui : l’Histoire. La fête est toujours un fantôme venant après la vie de ce qu’elle « festivise ».
Cela, hélas, ne signifie pas que conflits et catastrophes sont pour jamais derrière nous ; mais seulement que conflits et catastrophes, désormais, se prêtent sans plus aucune résistance à leur transposition dans le Royaume du Comme, là où « nos chasses rêvées tournent leurs écrous sur notre histoire » (4).
1. J. Michelet, Histoire de France, préface de 1869, Flammarion, Paris, 1893-1898, p. X.
2. Disons d’emblée cependant qu’il ne sera pas ici question de discuter ni de la qualité des divers spectacles qui poussèrent en France, depuis les années quatre-vingt-dix, comme champignons après l’orage de l’Histoire, ni de leur coloration idéologique, qu’il ne sert de rien, ce nous semble, de vouloir contester, qu’il s’agisse des féeries vendéennes ou bien de la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques parisiens de l’an 2024.
L’ordonnance de ces derniers fut confiée à Thomas Jolly, cornaqué par Patrick Boucheron et Leïla Slimani : trois noms qui, séparément, constituent déjà tout un programme de propagande politique horrifique, et dont la conjonction donne le sentiment de voir sous nos yeux se constituer par cooptation le tribunal d’un Hadès de l’intelligence. Mais qu’elle soit le fait de personnalités de gauche ou de droite, la mise en spectacle de l’Histoire nous intéresse en tant que telle, en tant que propre à notre temps.
3. Nous prions donc nos lecteurs de nous faire l’honneur de ne point nous flétrir en pensant que nos analyses, certes critiques, du Puy du Fou, créeraient entre eux et nous la moindre proximité, ou pire la moindre complicité. N’en pas être un adepte extatique ne nous jette certes pas, automatiquement, dans les bras de Jean-Paul Goude ou de Patrick Boucheron…
4. Annie Le Brun, Ombre pour ombre, in L’Infini dans un contour, éditions Bouquins, Paris, 2023, p. 120.
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