Ce 10 juin marque les 100 jours de la guerre au Liban. On dénombre aujourd’hui près de 3500 morts, 10 500 blessés et plus d’un million de déplacés, un chiffre qui devrait encore augmenter après les déclarations de Benjamin Netanyahou de vouloir frapper le sud de Beyrouth. Entretien avec Jean Vallier, directeur de la communication de SOS Chrétiens d’Orient.
| Cela fait 100 jours que la guerre a commencé. Où en est-on aujourd’hui au Liban ?
La guerre est plus présente que jamais. Depuis la fin du mois de mai et le début du mois de juin, l’offensive israélienne a redoublé d’ampleur. Donc, concrètement, les bombardements continuent, principalement dans le sud du pays et dans la Bekaa, mais aussi dans les quartiers sud de Beyrouth.
En fin de semaine dernière, de nouveaux villages du sud ont reçu des ordres d’évacuation forcée. Lundi 8 juin, l’armée israélienne a lancé 40 raids sur le Liban. Mardi 9 juin, elle demandait l’évacuation de la ville de Tyr, y compris de son quartier chrétien, épargné jusqu’alors.
On compte, selon le bilan officiel du ministère de la Santé, 3600 morts et plus de 11 000 blessés. Un seul exemple parmi tant d’autres, la semaine dernière, le village de Qlayaa, qui avait déjà perdu son curé, le père Pierre Raï – que nous connaissions bien chez SOS Chrétiens d’Orient, pour avoir organisé des donations d’urgence en 2023 – perdait son dentiste, le docteur James George Karam, tué avec ses deux enfants, Theodosia et Tony, par une frappe israélienne. Cette famille rentrait de Beyrouth où Theodosia, étudiante, venait de passer ses examens.
| Pourtant, un cessez-le-feu a été annoncé la semaine dernière…
Oui. Et ce n’est pas le premier. Déjà à la mi-avril, un cessez-le-feu avait été annoncé. Il avait seulement permis de ralentir les bombardements israéliens sur Beyrouth… Mais, effectivement, la semaine dernière, des pourparlers ont eu lieu à Washington entre Israël et le gouvernement libanais. Des pourparlers qui n’ont mené à rien.
D’un côté, nous avons le Hezbollah qui refuse un cessez-le-feu qui ne serait pas global et qui ne serait pas accompagné du retrait d’Israël du Liban. De l’autre, nous avons un premier ministre israélien qui a déclaré à ses ministres qu’« il n’y a actuellement aucun accord » puisque « le Hezbollah s’y oppose ».
Certains ministres israéliens y sont également opposés. Je pense notamment à Itamar Ben-Gvir, le ministre de la Sécurité nationale, un militant sioniste religieux expansionniste qui estime que « la cessation des hostilités avec le Liban est une grave erreur ». Et dimanche dernier, le 7 juin au soir, l’armée israélienne annonçait donc poursuivre « ses opérations dans tout le Liban » !
| Comment vivent donc les Libanais touchés par la guerre ?
C’est extrêmement compliqué, aussi bien pour ceux qui ont tout quitté en quelques instants pour fuir les combats, que pour ceux qui sont restés dans leurs villages du sud.
Pour les premiers, cela fait maintenant 100 jours qu’ils vivent dans des conditions précaires, les uns sur les autres, dans des centres d’hébergement d’urgence saturés ou dans des monastères et des couvents qui les ont accueillis. Dans ces conditions, la scolarité des enfants est plus que chaotique – malgré les cours donnés en ligne par leurs enseignants – et les parents ne trouvent pas de travail dans les régions où ils ont été déplacés. Ils vivent donc tous de l’aide humanitaire.
De plus, toutes ces familles ne savent pas quand elles pourront rentrer chez elles, ni même si elles le pourront. Nombre de villages du sud – y compris des villages chrétiens ou à forte proportion de chrétiens – ont été détruits. Autant dire qu’un retour n’est pas envisageable avant longtemps. Il faut donc essayer de reconstruire provisoirement sa vie ailleurs que chez soi. Mais ce provisoire peut durer… Bref, pour beaucoup d’entre eux, l’avenir est d’abord un immense point d’interrogation. Retrouver du travail, ce n’est évidemment pas facile. D’autant plus quand on est agriculteur dans le sud et réfugié dans cette grande ville de Beyrouth.
Quant aux Libanais qui sont restés dans leurs villages, leur situation n’est guère plus enviable. Quand les villages ne sont pas détruits, ils sont au milieu d’une zone de guerre, donc pas ou peu accessibles, pas ou peu ravitaillés. Eux aussi dépendent de l’aide humanitaire, aussi bien pour les soins, que pour la nourriture ou l’essence qui permet de faire tourner les groupes électrogènes.
Et bien entendu, l’activité économique y est plus que réduite. Même les agriculteurs ne peuvent plus travailler, tant il est dangereux d’aller cultiver ses champs, quand ceux-ci ne sont pas tout simplement annexés. Un responsable d’une municipalité du sud confiait avoir ainsi perdu 400 hectares de son village, annexés dans cette fameuse zone tampon qu’Israël crée dans le sud du Liban pour protéger ses frontières, une région vide d’habitant et d’activité. Dans cette zone, les bulldozers terminent le travail de destruction commencé par les bombes.
| Que peut-on faire pour les Libanais ?
La première chose, c’est de continuer à parler d’eux – pour qu’on n’oublie pas la situation du Liban – et évidemment de prier pour eux. C’est ce que nos volontaires ont fait, par exemple, à la Pentecôte, en emmenant une centaine de Libanais, marcher en union de prière avec les pèlerins de Chartres. Ensuite, chacun peut évidemment soutenir toutes les associations qui agissent concrètement, là-bas.
| Quelles sont donc les activités de SOS Chrétiens d’Orient au Liban depuis le début de la guerre ?
Depuis le début de la guerre, nous avons, si j’ose dire, mis de côté nos activités habituelles afin de répondre à l’urgence. Nous avons donc multiplié les donations d’urgence, de nourriture, de produits de première nécessité, de colis d’hygiène, etc. Plusieurs convois sont partis vers des villages du sud, afin de les ravitailler. Nos volontaires, avec d’autres, cuisinent pour les déplacés, jouent avec les enfants, afin de leur faire oublier, ne serait-ce qu’une après-midi, les difficultés qu’ils vivent.
Nous avons lancé également une clinique mobile, dans le district de Jezzine. Elle accueille des milliers de patients, aussi bien des patients locaux – le système hospitalier libanais est largement désorganisé – que des déplacés. Plusieurs projets sont actuellement en cours ou en préparation : des donations, des convois vers le sud, etc. Et malheureusement, ce n’est pas près de s’arrêter.
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