Pierre Manent : Blaise Pascal, un mystique chrétien à la pensée actuelle

Publié le 19 Déc 2023
Blaise pascal
Le Cercle Saint-Honoré de l’église Saint-Roch avait invité Pierre Manent le 14 décembre dernier pour discuter, avec trois intervenants, de Blaise Pascal, à partir de son livre Pascal ou la proposition chrétienne, paru chez Grasset en 2022. Pierre Manent a contribué au hors-série Blaise Pascal, un pèlerin en quête d’absolu (n°50-51).

 

Jeudi dernier, le 14 décembre 2023, le Cercle Saint-Honoré accueillait à l’église Saint-Roch, à Paris, le philosophe Pierre Manent, à l’occasion du quatre centième anniversaire de Blaise Pascal, pour évoquer la pensée du philosophe français, peut-être futur saint de l’Église catholique.

Trois paroissiens membres de ce cercle – un jeune historien, un étudiant en philosophie et un juriste – se succédèrent pour l’interroger sur son dernier livre, Pascal ou la proposition chrétienne. Cette approche très structurée fit émerger, de ces considérations historiques et philologiques, une pensée pascalienne d’une proximité intime étonnante, qui explique le succès universel, bien au-delà du petit cercle des catholiques pratiquants, d’un penseur ordinairement mystique.

 

Un mystique et un génie qui nous est proche

Étonnante, en effet, tant Pascal pourrait sembler éloigné du lecteur actuel, par sa vie spirituelle marquée de la « nuit de feu », par son époque, par son génie exceptionnel. Comment ce qu’écrivit cet homme hors du commun il y a quatre siècles peut-il nous toucher encore tous aujourd’hui ? C’est à cette question que répondait Pierre Manent.

Pascal, en plus d’être un génie scientifique, n’était-il pas un grand mystique, comme en témoigne le Mémorial, retrouvé à sa mort dans la doublure de sa veste, dans lequel on lit le témoignage de ce qui semble avoir été une expérience extraordinaire ?

« Joie, Joie, Joie, pleurs de joie. »

Mais ce mystique-là, explique Pierre Manent, n’a rien d’un saint abreuvé de visions miraculeuses comme Thérèse d’Avila. L’expérience qui a ranimé sa ferveur ne fut pas une apparition prouvant Dieu par sa dérogation souveraine à toutes les lois du monde physique mais la simple épreuve de la Grâce, qui est, « pour Pascal, la vie de tout chrétien qui a compris le cœur du christianisme, expérience renouvelée de la grâce de Dieu, union dont l’être humain est toujours disposé à se délier » :

« Je m’en suis séparé :
De reliquerunt me fontem aquæ vivæ.
“Mon Dieu, me quitterez-vous ?”
Que je n’en sois pas séparé éternellement. »

L’œuvre de Pascal exprime ainsi, non une mystique élitiste, mais, avec une clarté extraordinaire, les expériences élémentaires de la foi chrétienne.

 

Un environnement tout aussi hostile que le nôtre

N’a-t-il pas, du moins, vécu en une tout autre époque, où la foi était plus évidente, le doute plus incongru ? Non plus, répond Pierre Manent : une certaine vision « progressiste » de l’histoire imagine, à partir des Temps modernes, un passage progressif du règne de la foi à celui de la science, d’un monde de représentations religieuses à un univers de connaissances scientifiques. En réalité, il y eut toujours des athées et des raisons de l’être car la foi chrétienne n’a jamais été facile ; ni les dogmes du christianisme, reçus avec un enthousiasme universel ; ses commandements, a fortiori peut-être, jamais semblé immédiatement désirables.

Qu’en fut-il donc du temps de Pascal ? Le XVIe siècle avait été celui de la redécouverte des Anciens : d’innombrables figures de païens admirables avaient relativisé l’importance du christianisme et influencé la plupart des penseurs de l’époque, à commencer par Montaigne, grand lecteur de Lucrèce, matérialiste.

Le XVIIe fut peut-être plus favorable à l’Église catholique : la Contre-Réforme s’était étendue ; l’Église, réorganisée ; et le Royaume de France, remis en ordre ; ses grands penseurs, Pascal, Bossuet, Fénelon, cette fois-ci, étaient tout à fait catholiques ; mais ce siècle fut aussi celui du développement de la physique moderne. Sans apporter de preuves contre les dogmes, celle-ci offrit aux sceptiques une vision du monde alternative très convaincante, ou, plus précisément peut-être, une vision du monde tout à fait juste et apparemment alternative : un environnement intellectuel relativement proche du nôtre, donc.

 

Progressiste ou conservateur ?

Dans ce contexte historique tout aussi propice que le nôtre au scepticisme et à l’athéisme, Pascal reprocha à l’Église, et en particulier aux Jésuites, non pas un progressisme ou un conservatisme en tant que tels mais un mauvais progressisme et un mauvais conservatisme : l’institution se braquait sur des sujets qui ne la concernaient pas, et cédait sur l’essentiel.

Pour Pascal, l’Église se fourvoyait en s’opposant frontalement à la science moderne, puisque, d’une part, celle-ci servait la vérité (cet argument suffirait) et que, d’autre part, la défense d’une physique héritée de l’Antiquité païenne n’était pas de son ressort : l’Église du XVIIe cherchait à protéger le cœur de sa doctrine contre une menace imaginaire, en la solidarisant d’erreurs philosophiques sur le déclin. À l’inverse, elle trahissait sa finalité première de transmission intacte du dépôt de la foi, en l’abandonnant aux innovations de confesseurs jésuites soucieux, par une casuistique volontariste, de justifier les mœurs immorales de leur temps, à défaut de les pouvoir corriger.

Pascal ne s’opposa pas à la science moderne, donc, au développement de laquelle il participa au contraire énormément, mais ne partagea pas l’optimisme d’un Bacon ou d’un Descartes : il voyait bien que la science participait à améliorer les conditions de vie mais ne croyait pas qu’elle modifierait radicalement la condition humaine. Cette vaine prétention progressiste à laquelle il s’opposait demeure aujourd’hui et s’exprime ultimement, relève Pierre Manent, dans la volonté désespérée de faire disparaître la mort, de l’empêcher de tenir sa place essentielle dans la condition humaine : la repousser, ce qui est louable ; la cacher, ce qui l’est bien moins ; la devancer, finalement, en nous l’administrant nous-mêmes sans douleur et sans risque, lorsqu’aucun divertissement ne fait plus oublier son imminence.

 

La spiritualité ordinaire de Pascal : le pari contre lindifférence

Cette énorme machine contemporaine à détourner les yeux ne fait-elle pas de notre époque, contrairement à ce que nous expliquions plus haut, un moment plus favorable à l’athéisme que le XVIIe siècle ? Non pas radicalement ; car ce contre quoi luttait Pascal en son temps n’était pas d’abord une doctrine ou une objection rationnelle mais, déjà, l’indifférence ; tant celle des athées, d’ailleurs, ou des sceptiques, que des chrétiens eux-mêmes, dont, nous l’avons dit, l’essentiel de la vie spirituelle consiste à la combattre.

Le problème n’étant pas intellectuel, Pascal n’y répondit pas par des preuves. Montaigne s’était déjà chargé, au siècle précédent, de mettre la raison à sa place, par ses considérations ethnographiques plus ou moins justes, et Pascal partageait la prudence de son prédécesseur :

« Incompréhensible que Dieu soit et incompréhensible qu’il ne soit pas. »

La raison pascalienne répond aux objections matérialistes, mais ne conclut pas et demeure dans l’incertitude, ce qui justifie l’intervention du « pari ».

Ce fameux pari de Pascal ne s’adresse pas tant à la raison qu’à la volonté, une volonté embarquée, dès le début de la vie humaine et tout au long jusqu’à son terme, dans l’incertitude. Très vite, le contradicteur qu’imagine Pascal répond en effet : Je ne veux pas parier ! — Mais vous êtes embarqué : toute la vie n’est faite que de ce pari, chaque seconde qui passe est misée, et l’étudiant studieux, le travailleur acharné, en sacrifient d’innombrables pour un bien futur médiocre. Que n’envisageraient-ils pas, puisqu’il faut miser, de le faire pour un gain infini, pour « une infinité de vie infiniment heureuse », s’ils le font déjà pour une revalorisation salariale ?

Telle est la suggestion que Pascal fait à la volonté, pour inciter l’homme à se lever de son fauteuil d’indifférence, aussi douillet et tentant au XVIIe qu’il ne l’est aujourd’hui.

 

A-t-on besoin dun saint Blaise Pascal ?

Les dernières questions de la conférence portèrent sur l’actualité pascalienne, et notamment sur l’éventualité d’une canonisation. S’il ne pouvait bien sûr s’exprimer sur la sainteté du penseur, Pierre Manent conclut par une question voisine : A-t-on plus besoin d’un saint Blaise que d’un Pascal ? Pascal parle aujourd’hui à tous. Un saint Blaise ne rebuterait-il pas les chrétiens pusillanimes et les athées méfiants ? Ne perdrait-il pas son universalité actuelle ?

pascal manent.jpeg pascalPascal et la proposition chrétienne, Pierre Manent, Grasset, 432 p., 24 €.

 


Le cercle Saint-Honoré

Créé par des paroissiens de l’église Saint-Roch à Paris, le cercle Saint-Honoré est un cercle littéraire invitant chaque mois un intervenant de marque (prêtre, journaliste, historien, philosophe, etc.) « à parler du bien, du beau, du vrai, de la France et de Dieu ». Les conférences sont organisées comme une série de dialogues avec trois paroissiens interrogeant chacun l’invité sous un angle particulier, et se poursuivent de façon plus informelle, autour d’une bière, lors des séances de dédicace.

Les conférences sont archivées sur la chaîne YouTube.

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>> à lire également : Exposition de santons à Nîmes : l’Évangile à l’honneur

Julien Héna

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