Reconstruction de Notre-Dame de Paris : pourquoi un chef militaire ?

Publié le 15 Sep 2023
nomination de Philippe Jost pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris - Gillet
Le 7 septembre dernier, le président de la république a nommé Philippe Jost à la tête de l’Établissement public pour la restauration de Notre-Dame de Paris. Bras droit de son prédécesseur, le général d’armée Georgelin, sa nomination inscrit une continuité dans la préférence militaire pour superviser le chantier de la cathédrale. Le général (2S) Pierre Gillet propose quelques explications sur les raisons de ce choix.

 

La nomination en 2019 du général d’armée Georgelin à la tête de l’établissement public en charge de la reconstruction de Notre Dame de Paris n’avait rien d’anodin. L’idée s’est vite installée que l’ampleur de la tâche, rebâtir en 5 ans, nécessitait la poigne d’un chef qui n’aurait pas peur du défi et surtout saurait insuffler un esprit d’équipe si fort que rien ne pourrait lui résister. L’esprit de Notre-Dame était né.

Fallait-il y voir dans la décision du Président de la République une reconnaissance implicite de l’art du commandement militaire et de l’efficacité opérationnelle ? Philippe Jost, ancien ingénieur général de l’armement, bras droit du général Georgelin, prend sa succession ; ne serait-ce pas la confirmation de l’impression initiale qu’une telle mission exceptionnelle requiert la présence d’un chef militaire ?  

Répondre à ces deux questions est particulièrement délicat. D’une part, les qualités de chef du général Georgelin comme celles de Philippe Jost ne sont plus à prouver. Ils ont été nommés pour leur compétence reconnue. D’autre part, l’Armée Française n’a pas l’exclusivité des hommes d’exception et notre pays dispose d’un vivier de « grands serviteurs ». Toutefois, le simple fait de la référence publique à leur grade ouvre la porte impose une réponse à nos questions. 

La singularité du métier des armes repose principalement sur le sens du sacrifice, la mort donnée ou subie. De ce fait, la littérature militaire s’est toujours intéressée de près au soubassement humain et moral qui fait avancer le soldat et braver tous les dangers. Chaque chef s’ingénie à former des soldats compétents, disciplinés (obéissants) courageux et à créer l’esprit de corps. Une bonne unité ne marche pas la baïonnette dans les reins ou le pistolet sur la tempe.

Elle a besoin d’un objectif qui en vaille la peine, d’ordres clairs et précis, de chefs qui montrent l’exemple. L’autorité, mot mal-aimé et malmené de nos jours, réclame le consentement du subordonné et la légitimité du chef. L’ensemble des conditions morales et intellectuelles qui redorent le blason de l’autorité constitue le socle des forces morales. De très nombreux chefs de guerre et historiens militaires considèrent que celles-ci comptent pour trois-quarts dans la victoire, la valeur professionnelle (compétences) constituant le quart restant.

Ce que l’ensemble de nos concitoyens et les soldats sont le plus en droit d’attendre d’un chef militaire est de faire preuve de forces morales mais aussi de les partager et de les faire grandir autour d’eux.   

Une analyse trop rapide des forces morales conclurait au seul courage, réduisant l’efficacité opérationnelle et la victoire aux actes de bravoure. Triompher de son adversaire requiert un bon plan, du matériel adapté et suffisant, un entraînement réaliste, des chefs exigeants et justes, capables de tirer le meilleur des hommes qui leur sont confiés. Les forces intellectuelles, physiques, morales se combinent utilement tant pour le chef que pour le subordonné.

Sans tordre exagérément l’étymologie du mot latin « virtus », considérons que les forces qui amènent au succès s’apparentent aux vertus cardinales de la philosophie classique et chrétienne. La prudence assure le réalisme et la pertinence du plan, la justice participe à la cohésion, le courage et la tempérance confortent la maîtrise de soi.  

Les vertus cardinales agissent pour toutes les prises de décision et leur mise en œuvre quel que soit le corps de métier ou la responsabilité exercée. A moins de vivre sur une île déserte, personne ne peut prétendre ne jamais rien devoir aux autres et à ce titre ses décisions grandissent ou avilissent ceux qui les mettent en œuvre (directement) ou les subissent (indirectement). Toutefois, du fait de la singularité de leur métier, les soldats portent une grande attention aux forces morales.

Si une vertu est « une disposition habituelle et constante à faire le bien et fuir le mal », elle s’exerce et se renforce au quotidien. Un bon soldat est activement obéissant1, dociles aux instructeurs, courageux et respectueux de ses adversaires. Un bon soldat est vertueux. L’entraînement fournissent tant d’occasions de pratiquer les vertus cardinales !

L’aguerrissement consiste d’ailleurs à repousser toujours plus loin sa zone de confort. Loin de moi l’idée de décrire un monde militaire parfait, mais l’idéal, pris dans le sens d’une tension vers une certaine perfection, mérite d’être souligné.  

Pour passer de l’idée à la réalité, ravivons brièvement quelques souvenirs de notre commandant de promotion à Saint-Cyr (1985-1988, Promotion Cadets de la France Libre), le général Georgelin2. Ils compléteront la réponse à la question « pourquoi un militaire ? » tout en montrant que le choix du Président n’a pas été fait dans l’absolu (un militaire pour un militaire).    

La magnificence est la vertu de l’exigence. Les forces intellectuelles et morales qui la conditionnent ne se décrètent pas. Elles se forgent jour après jour pour jaillir au moment opportun. Beaucoup ont pris la rudesse et sa poigne légendaire du général Georgelin pour un manque de bienveillance.

Au contraire, quelle belle preuve d’humanité et de réalisme que de nous avoir toujours poussés à choisir, non pas le chemin le plus dur, mais celui qui mène le plus haut. Il aimait citer La conférence sur le bonheur de Teilhard de Chardin pour conspuer les « fatigués » et les « jouisseurs » et encourager les « ardents », les seuls qui atteignent la plénitude de leur être en gravissant les sommets.  

On n’occupe pas les plus hautes fonctions sans être un homme de réflexion. Des idées, tout le monde en, mais certaines nous conduisent droit dans le mur. Autre chose est de cultiver une haute exigence intellectuelle à la recherche de la vérité. Si « la réalité est le fondement du bien », notre commandant de bataillon avait fait sienne cette assertion. Une expression bien à lui illustre cette idée : cross-checker. Un chef militaire ne souffre pas l’approximation.

En opération, l’improvisation tue. Avant d’avancer une idée ou de répondre à une question, il valait mieux s’y prendre à deux fois pour s’assurer de l’exactitude des propos. Il rajoutait : « pour répondre à la bonne question, il faut s’en être posé cent ! »

La justice est une vertu éminente de la vie collective. Rendre à chacun ce qui lui est dû requiert une grande attention aux autres et une connaissance réelle de ses subordonnés. Décrypter les signaux faibles de démotivation, tristesse, fatigue ou, à l’inverse, l’étincelle, amorce d’un élan généreux, s’apprend à condition de dépasser ses égoïsmes. Le général Georgelin détestait le style de commandement « chef de bande » fondé sur des rapports humains intéressés.  

Est-il nécessaire de décrire son courage ? Le courage physique est une chose, autre est le courage moral de s’engager dans ses choix et de s’y tenir. Ses prises de parole tonitruantes, sa voie forte et déterminée raisonne encore partout où il est passé. Lui tenir tête était possible.

Par intelligence de situation, le faire en privé allait de soi. Il acceptait la contradiction et pouvait revenir sur un ordre comme il l’a fait publiquement pendant un stage du bataillon. En revanche, la médiocrité, ou une faute de commandement manifeste, entraînait un électrochoc immédiat.  

Évoquer sa simplicité pourrait en surprendre plus d’un. En activité, il incarnait sa fonction et avec un petit côté gaullien (par allusion à un passage du Fil de l’épée) il prenait la distance nécessaire à son prestige. Ne l’abordait pas qui voulait ! Conscient de ce jeu de rôle de l’homme d’état, il n’en faisait pas une fin en soi. En privé, son sens de l’humour et sa délicatesse prenaient le dessus. Il aurait fait sans aucun doute un bon acteur. La promotion l’a vu tenir un rôle éminent dans la troupe de théâtre des Écoles de Coëtquidan.  

Enfin, sa foi irradiait sa façon d’être. Profondément respectueux de la liberté de conscience, il restait discret tout en témoignant de l’importance vitale de la vie intérieure. Pour lui, la source de toute action durablement féconde prenait sa source en Dieu. Je n’ai pas mémoire de grand discours enflammé sur la foi à Saint-Cyr, peu de paroles mais des actes concrets. Qui a vu prier son chef s’émerveille de cette grâce unique de l’humilité. 

Alors pourquoi un chef militaire ?  

Deux jeunes compagnons, représentants les artisans de la reconstruction, présents à la messe des Invalides, lui ont rendu l’hommage symbolique de quelques morceaux de bois ramassés sur le chantier puis habilement agencés par leur soin. Ils ont rappelé à leur façon ce que disait Antoine de Saint-Exupéry dans Terre des hommes, « …ce qui donne un sens à la vie, donne un sens à la mort. »  

 

 

>> à lire également : Notre-Dame de Paris : à qui incombe la charge du futur mobilier liturgique de Notre-Dame de Paris ? (1/4)

Général (2S) Pierre Gillet

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