Offertoire Terra tremuit
Dimanche de Pâques
| Traduction | La terre a tremblé puis s’est apaisée quand Dieu s’est relevé pour le jugement, alléluia !
Ps 75, 9-10 |
Commentaire spirituel
Les œuvres de Dieu sont des œuvres de paix et d’amour, elles sont aussi des œuvres de puissance et de gloire : c’est ce que nous enseigne ce petit offertoire dont le texte est emprunté au psaume 75 (76 selon l’hébreu) qui est un chant de victoire, une hymne à Yahvé vainqueur. Quand le Seigneur agit, la nature est toute attentive, toute prête à répondre au moindre de ses ordres. La souveraineté de Dieu sur les éléments éclate et se manifeste dans l’histoire de l’humanité, alors même que l’essence divine demeure invisible.
La Bible est pleine de ces théophanies à la fois spectaculaires et tranquilles au moyen desquelles Dieu se révèle. On peut penser bien sûr à la Création d’abord, au déploiement majestueux et obéissant des splendeurs naturelles qui continuent de nous émerveiller. On peut penser au Déluge, au passage de la mer Rouge, deux réalités qui sont également des symboles puissants de la lutte de Dieu contre le péché.
On peut penser aussi à la montée de Moïse sur le mont Sinaï, enveloppé d’éclairs, de fumée, d’épaisses nuées et retentissant de tonnerre. Et le même Moïse, ainsi que le prophète Élie, bénéficient chacun d’une apparition personnelle, à la fois grandiose et tout intime, qui les fait pénétrer dans les profondeurs du mystère de l’être divin. L’Histoire sainte est faite de ces interventions répétées de Dieu dans la vie du peuple qu’il s’est choisi.
Mais cela ne caractérise pas seulement l’Ancien Testament. En Jésus, Dieu continue de se révéler, y compris de manière solennelle : la naissance, le baptême, la Transfiguration, les miracles du Christ, son pouvoir et sa domination sur les âmes ou sur les corps, sur les éléments déchaînés comme lors de la tempête apaisée, tout nous montre puissamment et souverainement la présence de Dieu parmi les hommes.
Même après l’Ascension, et dans la vie de l’Église naissante, le Seigneur se manifeste à travers les missions de son Esprit, le même Esprit qui planait sur les eaux à l’origine, et qui s’est répandu en langues de feu sur les disciples réunis au Cénacle, le jour de la Pentecôte. Et les dons et charismes continuent de témoigner de la présence de Dieu dans nos communautés, de façon plus ou moins spectaculaires.
Et puis, même sans faire intervenir le surnaturel, ne voit-on pas Dieu clairement dans les merveilles de la nature ? Quand on contemple une mer déchaînée, un ouragan, une avalanche, un orage, un incendie, on pense assez spontanément au Créateur et on se sent tout petit face aux éléments naturels qui nous entourent et qui nous sont familiers mais aussi nous apparaissent remplis de mystère. Dieu est là, partout, au Ciel et sur la Terre, il nous crie sa présence.
Mais au cœur de toutes ces manifestations divines, il y a un événement absolument unique qui fonde notre foi, et c’est la résurrection de Jésus. C’est cet événement que chante notre offertoire. Il n’en relate que le côté visible, spectaculaire : la terre a tremblé, puis s’est apaisée. L’Évangile témoigne de ce tremblement de terre :
« Et voilà qu’il se fit un grand tremblement de terre : l’Ange du Seigneur descendit du ciel et vint rouler la pierre, sur laquelle il s’assit. Il avait l’aspect de l’éclair, et sa robe était blanche comme neige. À sa vue, les gardes tressaillirent d’effroi et devinrent comme morts. » (Mt 28, 2-4).
Mais ce qui fait l’essentiel de l’événement historique, la raison de la découverte du tombeau vide par les femmes et par les apôtres, à savoir la résurrection de Jésus, nous est demeuré caché. Personne n’a vu Jésus ressusciter. Des hommes et des femmes l’ont vu ressuscité, mais personne ne l’a vu ressusciter en acte. Notre offertoire respecte parfaitement le mystère, il nous invite à pénétrer dans le tombeau, à constater le fait qu’il ne décrit pas.
Aucune parole humaine de peut décrire la victoire de la Vie sur la mort. C’est le secret de Dieu. Le silence a envahi ce moment solennel, davantage encore que lors de la naissance virginale de Jésus qui a eu Marie et Joseph comme témoins. La douceur infinie du retour à la vie de l’humanité de Jésus, alors qu’en dehors du tombeau la terre est fracassée par l’événement, est destinée à notre foi et à notre amour, dans l’intimité de notre cœur. Et c’est cette douceur pénétrante que la mélodie de notre offertoire nous fait goûter.
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Commentaire musical
Il fallait avoir une âme contemplative pour composer un tel chant d’offertoire. Parmi les pièces de la messe de Pâques, c’est sans doute la plus contemplative : l’introït est un dialogue sublime, un chant d’amour mystique ; le graduel exprime l’allégresse de l’Église, il laisse éclater une joie qui transparaît dans la somptuosité de sa ligne ; l’alléluia est une profonde médiation de la Passion encore toute récente et toute vive dans la mémoire chrétienne, mais aussi un merveilleux cantique d’action de grâces ; quant à la communion, qui reprend et prolonge le texte de l’alléluia, c’est la fraîcheur et la grâce de l’événement du jour, vécu en communauté, dans la joie la plus simple et la plus naïve.
L’offertoire a ceci d’original qu’il ne fait que contempler la création pour y voir la répercussion majestueuse de l’œuvre divine qui vient de s’accomplir, à savoir le triomphe de la vie sur la mort. La terre a tremblé, a frémi, puis s’est profondément apaisée, devant le relèvement victorieux de son auteur. Ce saisissement de la nature exprime tellement bien la puissance de Dieu, son emprise souveraine sur l’univers visible et invisible ! La mélodie profonde donne au texte une dimension cosmique : il ne s’agit pas seulement du tremblement de terre qui a eu lieu autour du sépulcre, mais du frémissement de tout le créé devant la Vie qui renaît enfin.
Il y a quelque chose de sublime dans ce chant qui tient sur trois lignes de portée mais qui s’ouvre sur les perspectives grandioses, immenses, d’un univers centré sur le tombeau du Christ, vibrant pour lui et s’apaisant à la vue de son pouvoir magnifique. Ce chant dilate l’âme et veut la mettre au diapason des émotions de toute la nature.
Nul autre mode que le 4ᵉ pouvait mieux convenir à un tel texte comme à l’intention du compositeur. La phrase célèbre et juste de dom Gajard : « la voix s’arrête, le regard continue » s’applique ici à merveille. Au moment de l’offertoire, au moment où nous allons commémorer la Passion du Christ et son Amour pour l’humanité, nous sommes invités à contempler le panorama de l’histoire, à embrasser l’espace et le temps, pour y situer le foyer incandescent de la résurrection du Seigneur.
La pièce est marquée en 4ᵉ mode, et cela lui convient bien, notamment sur sa dernière cadence, celle qui conclut l’admirable alléluia ; et pourtant l’ensemble de la pièce, à l’exception de ce dernier mot, semble plutôt appartenir au 1er mode : toutes les cadences, en effet, se posent soit sur le Ré, tonique du 1er mode, soit sur le La qui en est la dominante. L’alliance de ces deux modes est ici parfaitement harmonieuse et confère à cette pièce une caractère unique, à la fois éminemment contemplatif et tout à fait paisible.
La pièce est constituée de trois phrases mélodiques, et elle est très bien structurée : la première phrase évoque le mouvement d’arsis et de thésis de la nature ; la deuxième phrase fournit la cause de ce mouvement ; la troisième phrase ne contient qu’un seul mot, alléluia, qui la ponctue à merveille en nous introduisant dans la louange.
L’intonation est grave, profonde, chaude : elle part du Ré et monte jusqu’au Fa sur lequel elle s’établit d’une façon qui est d’emblée très contemplative. Le neume ternaire, sur l’accent de terra doit être bien régulier et calme, il aboutit à une déposition douce sur la finale du mot. Cette finale déposée doucement demande ensuite à être amplifiée par un léger crescendo. Une petite répercussion se fait sur la tête du porrectus, ce neume en forme de drapeau.
Sur le mot suivant, trémuit, une montée mélodique s’amorce, douce mais aussi chaleureuse. C’est l’élan, le tremblement de terre qui est juste évoqué dans cette montée et dans ce petit crescendo. La mélodie évoque plus qu’elle ne traduit littéralement le texte, elle imprègne déjà de paix ce tremblement de terre.
Le sommet de cette première phrase est situé sur le petit mot et, à partir duquel le repos, signifié par la belle descente mélodique de quiévit va nous reconduire au Ré grave de l’intonation. Il doit y avoir beaucoup de calme et de chaleur amoureuse dans ce quiévit qui plane longtemps avant de se poser finalement dans la paix du mode de Ré. On peut admirer sur ce mot la pureté de la ligne mélodique grégorienne, faite de petits mouvements très vivants, de montées et de descentes alternant doucement au sein d’une courbe générale descendante. C’est magnifique !
La deuxième phrase contient le sommet intensif de toute la pièce, et il est admirablement placé sur le mot si suggestif de resúrgeret ! La mélodie part du ré grave, comme dans la première phrase, mais l’élan est plus significatif, et il nous conduit au Do très ferme, sur la finale du mot resúrgeret. Tout cela doit être mené avec beaucoup d’âme. Il convient bien sûr de partir piano sur dum, puis de monter en accélérant progressivement le tempo et en appuyant bien l’accent de resúrgeret, sans s’arrêter toutefois car le mouvement ascendant continue.
Les trois mots suivants, in judício Deus, constituent l’apodose de cette phrase, mais ils sont eux-mêmes bâtis sur un schéma ascendant, qui culmine sur l’accent de judício, puis descendant, là encore de façon vraiment très belle, vers la finale de Deus. C’est du grand art musical, et la mélodie est toute au service de la contemplation, en l’occurrence ici de l’adoration de toute la création qui est comme recueillie dans l’âme du chanteur ou de l’auditeur.
Et c’est ce que nous dit, nous chante l’admirable alléluia, absolument merveilleuse, si longue, si vivante, si nourrie vocalement, si douce, si pénétrante. Elle est parfaite, elle s’éternise, elle n’en finit pas de louer tout en nous invitant à la louange. Elle est toute située à l’intérieur de la quinte Ré-La, faisant entendre la Sib avec sa nuance de tendresse, et faisant alterner jusqu’au bout les petits élans avec les douces retombées, les notes élargies par des épisèmes avec des neumes plus légers.
Tout l’art grégorien s’exprime ici de façon incomparable. Le tempo est large mais sans lourdeur, la vie étant manifestée dans ces continuelles et presque imperceptibles variations d’intensité ou de tempo, par les petites répétitions semées ici ou là, mais jamais identiques, par le rythme enfin qui traverse de façon très balancée, toute cette longue formule mélodique, jusqu’à la déposition, dans une profonde douceur, de la cadence mystérieuse du 4ᵉ mode, cueillant in extremis cette pièce et la ravissant tout entière dans l’harmonie de sa modalité.
Avec un tel chant nous sommes préparés à entrer dans la célébration du sacrifice eucharistique.
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