L’État, la guerre et « l’ordre mondial »

Publié le 08 Déc 2015
L’État, la guerre et « l’ordre mondial » L'Homme Nouveau

Les attentats du 13 novembre ont conduit la France à réaffirmer son engagement dans la lutte contre l’État islamique par des bombardements. Mais un État, incapable d’assurer la sécurité de son territoire, élément du bien commun, est-il capable de mener une guerre dans un contexte mondialisé et de transformation des conflits ?

En dépit du prétexte de « fraternité », mise à jour en tant que « solidarité », il existe un lien évident entre la modernité et la guerre, aussi bien sur le plan historique que doctrinal.

En premier lieu, sur le plan historique ou existentiel, ce n’est pas en vain que son « incarnation » politique, l’État (moderne), apparaît au XVIe siècle comme une réaction pour surmonter l’anarchie provoquée chez certains peuples européens par les guerres de Religion. Cet État moderne – qui n’est point une communauté politique – naît, entre autres choses, d’un ensemble de tendances techniques et géopolitiques qui connaissent aujourd’hui de profonds changements. Il semble de ce fait naturel que ces transformations entraînent avec elles, en même temps qu’une nouvelle approche de la guerre, la crise de l’État.

État et armes à feu…

En effet, et pour commencer par les géopolitiques, l’État s’est formé en même temps que l’apparition des armes à feu, avec la poudre, qui a donné origine aux armées permanentes, perfectionnées par la suite avec la Révolution française via l’idée de la « Nation en armes ». Et en ce qui concerne les premières, l’État s’est fondé sur la technique mécanique qui marqua le processus de la révolution industrielle rendant possible la massification et la centralisation économique et politique. De ce fait, une fois détruit l’univers médiéval par la Réforme protestante, la vie politique s’implanta territorialement, donnant lieu à l’absorption de tous pouvoirs et autorité par l’artifice de la souveraineté – née d’un contrat et étrangère quant à son fonctionnement à l’ordre moral. De nos jours, en revanche, le panorama géopolitique milite contre l’État, les armes nucléaires ayant imposé une nouvelle forme de guerre et même une armée nouvelle, en réduisant l’importance du territoire et de sa défense et en transférant le pouvoir de décision belligérante à des organisations militaires supra-étatiques. Également, l’intégration progressive des nouvelles technologies électroniques, décentralisatrices de par leur propre nature, tendent à rendre les frontières obsolètes, voire inexistantes.

Les lendemains de la Deuxième Guerre mondiale ont été marqués par le pacifisme démocratique qui n’a nullement éliminé la guerre mais simplement désarticulé le jus belli, avec pour conséquence de rendre « sales » les guerres et de transformer l’ennemi en « criminel ». Il conviendrait d’inverser les termes de cette « guerre unilatérale » : au lieu de la guerre sale conduite par celui qui ne peut juridiquement la mener, n’étant pas un justus hostis puisqu’il ne possède ni territoire propre ni organisation représentative au regard du Droit international, il faut bien se décider pour la guerre unilatérale de l’État contre ce faux ennemi qui, quoique faux, est un « ennemi » et non un criminel.

De nouveaux groupes

Aujourd’hui, en revanche, combien même il serait possible de surmonter les préjugés intellectuels de la dictature pacifiste, nous serions confrontés à un problème additionnel et qui n’est pas de moindre importance : l’État est-il en mesure dans les conditions actuelles de conduire cette guerre ? La guerre ne peut plus être simplement un conflit entre États et la présence, toujours plus décisive à un niveau mondial, d’organismes supra-étatiques conditionne de manière toujours plus coactive l’autonomie des États. Ces groupes, fonctionnels et non territoriaux, influent en outre sur tous les États ou seulement certains, sans pour autant constituer un super-État et, n’étant point fondés sur une communauté morale, se mettent facilement au service de différents objectifs de l’ordre mondial.

Tous contre tous

Quant au plan doctrinal, la pensée politique moderne, en sa dérive postmoderne, a abouti à la « guerre de tous contre tous », c’est-à-dire à « l’état de nature », auquel elle prétendait précisément échapper grâce au contrat (social). Espèce de cercle fatal dont la seule issue échappatoire possible consiste en la récupération du sens de la communauté humaine, où la concorde politique et le bien commun occupent une position centrale. Hobbes, en effet, fonda ­l’État sur la fuite face à la peur de la mort violente. Curieuse « hétérogenèse des fins » dont la cause se situe dans la souveraineté et le contrat. Ou plus exactement dans une souveraineté qui s’appuie sur l’instrument du contrat : la souveraineté, liée à l’explication bodinienne (1), ne trouve son véritable sens qu’à travers la construction hobbesienne. Ainsi, des deux racines doctrinales à l’origine de la grande révolution, la première (la française) n’a trouvé diffusion que par la seconde (l’anglaise), du fait que la souveraineté, avant son instrumentalisation contractuelle, paraissait par trop liée au droit romain et à la tradition politique. Il convenait de la refonder sur des bases empiristes et strictement laïques. La raison, comme il est facile de l’imaginer, en est que la souveraineté se trouve vidée par le contrat de sa substance communautaire, ce par quoi est réaffirmé un pouvoir prétendument « pur » qui, abandonné à son hybris, ne peut à la longue que se révéler impur. Mais une coexistence humaine digne de ce nom peut-elle perdurer sur le seul lien juridique, volontaire, consenti, contractuel ? Pendant longtemps, la phase de construction et d’affirmation de l’État moderne (de « l’absolutisme » monarchique à « l’État social ») – ceci restant plutôt dans le domaine théorique, pour autant qu’elle puisse avoir quelque influence sur la pratique – n’était pas parvenue à supprimer les éléments communautaires. Jusqu’à l’émergence du pluralisme dans la phase dissolvante du statut d’État. Il convient de ne pas perdre de vue que le processus de mondialisation a provoqué l’apparition d’une nouvelle « non-politique », globalement diffusée sous la dénomination de « gouvernance », où l’administration des choses se substitue au gouvernement des personnes. Et dans le même temps, les États sont devenus aussi faibles que pléthoriques, se montrant incapables d’assumer les missions fondamentales qui leur procurent légitimité, alors qu’ils multiplient leurs interventions dans les domaines les plus variés et futiles.

Traduction Christian de Cussac.

1. Philosophe et magistrat français (1530-1596), Jean Bodin prônait une conception politique de la souveraineté de l’État, perpétuelle et absolue, indissociable de l’indépendance.

Miguel Ayuso est président de l’Union internationale des juristes catholiques.

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