Au théâtre : L’Irréparable

Publié le 11 Mai 2016

Le théâtre a-t-il d’abord vocation à nous distraire ou à nous faire entrer par sa qualité d’incarnation dans l’épaisseur et les abîmes de la réalité humaine ? Bien qu’il y ait aujourd’hui une tendance lourde à privilégier les spectacles récréatifs en raison sans doute de la lourdeur du monde ambiant, il est quelques spectacles rares qui nous font véritablement entrer dans l’intelligence des drames de l’âme humaine. L’Irréparable de Jean-Luc Mingot en est un. Il écrit et met en scène à partir de faits réels survenus au Texas en 2001 l’histoire d’une mère de cinq enfants qui a commis l’irréparable en tuant de sang-froid et avec préméditation ses enfants. Nous sommes en prison et cette mère Andrea Yates est face au psychiatre John Fergusson qui tente de comprendre ce qui a pu amener cette femme à commettre une telle horreur. Un face à face dénué de tout décor, si ce n’est deux chaises et une petite table, entièrement serti par un remarquable jeu d’éclairage où l’ombre et la lumière se confrontent. Sa vie de femme, d’épouse, de mère est épluchée soigneusement, sans brutalité mais sans concession pour tenter de mettre des mots sur un insupportable. La pièce est proprement bouleversante parce qu’on y côtoie une frontière extrêmement délicate pour le discernement des esprits entre ce qui relève d’une psyché entièrement ravagée et de l’influence ici déclarée de l’Esprit du mal, du Démon en personne. On entre avec les deux protagonistes dans cet abîme qui n’est pas la folie, mais la destruction d’une âme brisée par l’influence d’un esprit démoniaque. Le plus difficile pour le psychiatre est de pouvoir discerner la part de liberté réelle – car l’action commise est bien volontaire – qu’il peut y avoir, ici à une échelle seulement individuelle, quand l’âme humaine, fragilisée malgré elle par une nature mélancolique et par les nombreuses blessures de la vie, devient la proie de l’Esprit qui n’est que mensonge et homicide. Les frontières entre le psychisme et le spirituel sont ténues, mais elles sont bien présentes, ce qui donne au texte toute sa force et sa vérité. Mais la pièce ne serait pas ce qu’elle est sans le jeu exceptionnel des deux comédiens, Aïcha Finance et Jean-Paul Audrain, Aïcha Finance dans le rôle d’Andrea révélant une impressionnante nature de tragédienne. Il faut pouvoir remercier le théâtre de nous offrir encore de tels moments d’exception.

Théâtre du Nord-Ouest,  13, rue du Faubourg Montmartre, Paris IXe. Les 1er juin, 4 juin, 7 juin, 14 juin, 18 juin à 19 h. Rés. : 01 47 70 32 75. Reprise possible en octobre.

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