A propos de La Croix, de la messe et du salut

Publié le 16 Nov 2020
A propos de La Croix, de la messe et du salut L'Homme Nouveau

La bataille juridique autour de la possibilité de la reprise du culte public sucite autant d’âpres discussions à l’extérieur qu’à l’intérieur même de l’Église. En témoigne un récent texte publié par La Croix qui met en cause les fidèles qui réclament la possibilité d’assister à la messe. Un texte problématique à plusieurs égards, comme le montre le Frère Laurent-Marie Poquet du Haut-Jussé.

La page Débats du site du quotidien La Croix nous propose une réflexion de Monique Baujard, doctorante (sic) et de d’Anne-Marie Pelletier, bibliste, intitulée « Hors de la messe, pas de salut[1] ? ». Pour les auteurs de cette tribune, les catholiques qui réclament le droit à la messe seraient mieux inspirés (c’est le cas de le dire) de se joindre aux pouvoirs publics et à leurs concitoyens pour défendre « une juste laïcité », au lieu de concourir à une « trumpisation des esprits » par des revendications frileusement identitaires. Les auteurs reconnaissent que le Christ est bien à la source de l’engagement des chrétiens et du témoignage d’Espérance qu’ils doivent apporter en cette période troublée, à des populations traumatisées par la crise sanitaire et le terrorisme, « à condition cependant de ne pas laisser contaminer cette vérité par les étroitesses, qui voudraient qu’il n’y ait de vie chrétienne qu’à fréquenter les églises selon les protocoles du temps ordinaire. Et qui prétendrait en particulier assigner la relation au Christ à une participation dévote à la messe célébrée par des prêtres en présentiel ou en virtuel… ». La crise actuelle, avec l’interdiction de la célébration publique du culte, devrait être l’occasion de redécouvrir la place centrale de la Parole de Dieu et du service fraternel, lieux de la présence du Christ. La solidarité affirmée et vécue avec ceux qui souffrent et avec la société en général nous donnent d’être des fidèles du Christ, « la véritable fidélité aujourd’hui n’[étant] pas dans la défense crispée de pratiques auxquelles nous tenons légitimement mais qui, dans leurs formes traditionnelles, sont en train de s’effondrer ».

Auraient-elles oublié l’enseignement du Concile ?

Le ton employé, les arguments utilisés, les faux dilemmes exposés, manifestent de fait une étonnant alignement sur la pensée faible dominante. S’il est bien vrai que la grâce salvatrice peut atteindre chacun par des canaux détournés lorsque les moyens ordinaires de sa communication sont empêchés, il n’empêche que la mission de l’Église a toujours été de lutter pour établir ou rétablir ces moyens. Le réalisme pastoral, comme d’ailleurs la grande loi de l’Incarnation, nous rappellent qu’il ne peut y avoir d’engagement chrétien fécond ni de rayonnement apostolique sans un véritable enracinement dans la vie sacramentelle. 

De façon d’ailleurs étonnante nos deux auteurs semblent faire bon marché de deux enseignements fondamentaux et incontestables du dernier Concile. D’une part toute l’activité de l’Église, son engagement social et missionnaire, n’a pour but que de permettre à ses enfants et à ceux qu’Elle évangélise, de participer à la liturgie, et singulièrement au sacrifice eucharistique, qui rend présent le mystère pascal du Christ, en dehors duquel il n’y a pas de salut (cf. Sacrosanctum Concilium, 5-9) ; d’autre part, le témoignage unanime de la Révélation biblique, dans la grande diversité des auteurs, des genres littéraires, des histoires et des récits, affirme la souveraineté de Dieu et la centralité du Salut en Jésus-Christ. Les auteurs invoquent l’exemple du Prophète Jérémie, envoyé par Dieu pour avertir le peuple qu’il ne peut se fier au seul culte célébré au Temple de Jérusalem, mais qu’il doit aussi se convertir, en obéissant à la Loi du Seigneur, singulièrement en refusant tout culte idolâtrique (cf. Jérémie, chap. 7). Cette instrumentalisation du texte révélé, au détriment de la signification plénière de la Révélation biblique, montre aussi qu’est passée sous silence la différence spécifique entre le culte vétéro-testamentaire et le sacrifice existentiel du Christ, le Verbe divin fait homme, qui nous obtient le salut et le don de la vie divine, sacrifice rendu présent chaque fois que la messe est célébrée, pour le bénéfice de ceux qui y participent et de ceux pour qui la messe est célébrée.

Au prix de cette petite concession, les chrétiens pourront ainsi prendre part à une défense commune d’« une juste laïcité ». Là encore, il faut rappeler l’enseignement du Concile à propos de l’autonomie relative des réalités créées (cf. Gaudium et Spes 36) et se demander si la conception moderne de la laïcité, telle que la prône la République française, est compatible avec les exigences conciliaires. Croire enfin que la promotion d’une « juste laïcité » est la meilleure arme contre la barbarie sectaire et l’islamisme conquérant relève de la plus touchante et de la plus désespérante des naïvetés. Les rassemblements silencieux, les dessins d’enfants, les bougies et les nounours font trembler d’effroi ceux qui font régner leur loi dans les territoires perdus de la République. Les catholiques, comme tous leurs compatriotes sont en droit d’exiger des pouvoirs publics qu’ils neutralisent les terroristes et imposent à ceux qui veulent rejoindre notre communauté nationale d’en adopter les mœurs, les usages et les coutumes. 

Ce qui s’effondre vraiment

Derrière ces revendications de chrétiens « plus ouverts », on retrouve la vieille tentation stérile et mortifère de leur imposer d’abandonner ce qui fait leur spécificité et leur originalité à la face des nations païennes, pour pouvoir enfin leur reconnaître le droit de participer à l’édification d’une nouvelle culture, d’un humanisme sans Incarnation, d’un hygiénisme triomphant, enfin débarrassé du drame du péché et de la Rédemption, bref d’un christianisme sans le Christ, sans la grâce de sa présence et de son sacrifice. C’est bien cette manière d’être au monde, fruit des diverses idéologies, dures ou molles, qui ont parasité la vérité du christianisme depuis un demi-siècle, qui est en train de s’effondrer aujourd’hui. En revanche, dans cette défense de la libertas Ecclesiae, dans cette profession de foi, il n’y a aucune crispation, aucun repli sur soi, aucun refus d’aller vers l’autre jusque dans les périphéries existentielles, mais au contraire la claire affirmation de ce qui fait l’éternelle jeunesse de l’offre du salut en Jésus-Christ. Voilà pourquoi en dehors de Lui, hors de la grâce qui nous est communiquée principalement par l’Eucharistie et par la Pénitence, il n’y a pas de salut !

 


[1] https://www.la-croix.com/Debats/Hors-messe-pas-salut-2020-11-06-1201123346

Il est à noter que, par une involontaire et cruelle ironie, l’on trouve sur la même page (consultée le dimanche 15 novembre 2020) un article intitulé : « Quand le huis-clos abîme le spectacle sportif » et ce commentaire qui peut s’appliquer analogiquement aux messes retransmises par les réseaux sociaux : « Sans l’enthousiasme des spectateurs dans les tribunes, les retransmissions de rencontres sportives paraissent bien fades et interrogent sur la capacité des sports à encaisser le choc d’une image dégradée », Analyse de Jean-Luc Ferré.

 

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