Au quotidien n°179 : ils sont fous ces… (qui, au fait ?)

Publié le 30 Mar 2021
Au quotidien n°179 : ils sont fous ces… (qui, au fait ?) L'Homme Nouveau

Dans Marianne, Natacha Polony tente de montrer ce que signifie l’abandon par certains musées des chiffres romains, opposant au passage « racines chrétiennes » et héritage gréco-latin et espérant le salut dans l’ « école républicaine » qui a justement conduit à cette situation.

Et allez donc, encore une de ces polémiques inutiles dont les Français ont le secret ! C’est le refrain qu’ont entonné quelques progressistes autoproclamés quand a surgi l’information selon laquelle le musée Carnavalet, dans un souci de compréhension, rayait désormais de ses cartouches les chiffres romains. Voyons, ce n’est pas grave, ça concerne seulement les siècles. Les rois et les papes conservent leurs croix et leurs bâtons. Jusqu’à nouvel ordre. Et puis, cela ne vise pas uniquement les jeunes gens devenus incapables de les déchiffrer. C’est à destination de tous ces touristes asiatiques dont vous vous doutez bien que la culture antique leur échappe totalement… On aura donc attendu que le coronavirus donne un coup d’arrêt au tourisme de masse pour décider que nous devons adapter notre graphie aux voyageurs des pays désormais dominants…

Mais ne nous laissons pas beurrer les lunettes : si le sujet mobilise les fact checkers empressés de crier à la fake news et les linguistes wallons prêts à dénoncer dans Libération la « rhétorique de la pente glissante » (en gros, « une simple modification d’étiquette de musée peut soudain se muer en menace de la disparition totale des chiffres romains, voire de toute trace de la civilisation dont ils sont issus » ; bref, les réactionnaires croient toujours qu’un recul est suivi d’autres plus importants), ce n’est pas seulement parce que tout ce que le pays compte de rétrogrades s’est mobilisé pour exprimer son « insécurité culturelle » et son élitisme crasse, mais bien parce que se trouvent condensés plusieurs enjeux essentiels pour une démocratie, de l’accès à la culture à la transmission du passé. Tentons de poser calmement le problème. Quelques annotations au musée Carnavalet ou au musée du Louvre mettent-elles en danger l’identité française et la mémoire de notre passé gréco-romain ? Dit comme ça, on ne peut que balayer la polémique d’un revers de manche. D’autant que beaucoup de ceux qui s’affolent sont plus prompts, habituellement, à brandir nos « racines chrétiennes » que l’immense héritage d’Athènes et Rome…

(…) Le problème n’est pas que cette graphie soit arbitraire mais que sa suppression rejoint l’abandon de l’apprentissage du subjonctif à l’école primaire, le nettoyage de la littérature enfantine pour en faire disparaître toute trace du passé simple et tout mot légèrement complexe… Soyons lucides, ce ne sont pas quelques chiffres romains qui expliquent le caractère désespérément monocolore – socialement, ethniquement, géographiquement -du public des musées mais l’échec d’une école républicaine qui a depuis des décennies décrété que, plutôt que d’élever le peuple vers une culture, non pas bourgeoise mais universelle, il fallait abolir toute échelle de valeur et s’extasier devant les derniers avatars de l’industrie culturelle.

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