Bouleversé de compassion :l’expression chez Saint Luc

Publié le 05 Oct 2019
Bouleversé de compassion :l’expression chez Saint Luc L'Homme Nouveau

    Misericordia motus ; pour décrire l’attitude de Jésus croisant la veuve de Naïm alors qu’elle enterrait son fils unique, saint Luc use de la même expression que pour le Bon Samaritain s’arrêtant auprès du blessé le long de la route : « bouleversé de compassion » (Luc 7, 13 & 10, 33). L’expression se retrouve encore dans la parabole du fils prodigue, lorsque le père se précipite vers lui à son retour, alors que son enfant est tout défiguré par ses bêtises passées : « bouleversé de compassion », il court vers lui et l’embrasse (15, 20). Un dominicain des années 1960, le Père Spicq exploite ces citations de saint Luc, les deux paraboles éclairant la réaction de Jésus à la porte à Naïm proche du cimetière. Sous la fine plume de l’évangéliste, si souvent guidée par Notre-Dame, le pieux dominicain décèle l’intention rédemptrice de l’Incarnation. Parlant du Seigneur, il note qu’« on le voit saisi d’une compassion viscérale dès qu’une détresse humaine se présente à son regard. » 

    L’épître aux Hébreux revient souvent sur l’extrême compassion du Sacré-Cœur de Jésus. Comme saint Thomas l’incrédule, se rendant au toucher des plaies béantes du Seigneur, en Jésus nous touchons du doigt la vertu qui caractérise le Grand Prêtre de la Nouvelle Alliance. Le Christ a voulu, de dessein délibéré, faire l’expérience de la faiblesse humaine pour apprendre l’art de nous sauver (Cf. Heb. 5, 8). Voici les versets auxquels renvoie le Père Spicq : Il est le « Pontife miséricordieux s’acquittant fidèlement de ce qu’il faut auprès de Dieu, pour expier les péchés du peuple ; car c’est parce qu’il a souffert, et a été lui-même éprouvé, qu’il peut secourir ceux qui sont éprouvés » (Heb. 2, 17s). « Il n’est pas un Grand-Prêtre impuissant à compatir à nos infirmités ; pour nous ressembler, il les a toutes éprouvées, hormis le péché » (Heb. 4, 15). Il s’est montré dès lors « capable d’indulgence envers ceux qui pèchent par ignorance et par erreur, puisqu’il s’est lui-même de plein gré entouré de faiblesse (Heb. 5, 2). »

    Le Samaritain de la parabole de Jésus révèle donc ses propres dispositions à Naïm. Saint Augustin décrit cette compassion du Seigneur à l’égard d’un ennemi de sa race, à éviter en se pinçant le nez : la compassion au contraire le lui fait voir comme son proche. « Il le voit étendu sans force, sans mouvement, écrit-il, et il est touché de compassion, parce qu’il ne trouve en lui aucun mérite qui le rende digne de guérison ». Puis il cite saint Paul : « À cause du péché, il a condamné le péché dans la chair » (Rom 8,3). Avec son onction propre, saint Ambroise dit la même chose : « En venant sur la terre, le Seigneur s’est fait notre prochain par la sincère compassion qu’il nous porte, et notre voisin par la miséricorde dont il nous comble ». La parabole du Samaritain sur la route de Jéricho et le miracle aux portes de Naïm disent finalement la même vérité fondamentale. La parole qui fleurit en parabole, tout comme les faits et gestes de Jésus, font pénétrer dans les sentiments du Bon Dieu, de soi pourtant inaccessibles et incompréhensibles. 

    Le père du fils prodigue le fait également : il est « bouleversé de compassion » au retour de son fils, mal humilié l’instant d’avant, mort pour l’univers de la grâce. Mais son étreinte rend « son cœur contrit » pour en faire « un cœur nouveau » (Cf. Ps. 50, 19). « Le bras du Père qui étreint, ici, c’est le Fils » : Benoît XVI reprend ici un mot de saint Augustin, dans la ligne de saint Irénée qui voit dans le Fils et le Saint-Esprit « les deux mains du Père » (Cf. Jésus de Nazareth tome II, p. 232). Comme Jésus faisant arrêter le convoi funèbre à la porte de Naïm et posant la main sur le cercueil, Dieu pose son bras sur notre épaule de prodigue, comme « un joug » que nous savons « facile à porter » (Mt. 11, 30) : oui, ce fardeau dont il nous charge, c’est plutôt un geste d’accueil affectueux et un don d’amour. Le pape émérite insiste ensuite sur l’identification du Père dans l’action du Fils, et donc la révélation implicite et forte de sa divinité (idem).

    L’ordre donné aux porteurs funèbres contient ce don d’amour qui libère ; il sèche les larmes et donne la joie sûre qui vient de lui. La veuve éplorée peut rebrousser chemin le cœur en fête. Elle me fait penser alors aux saintes femmes du matin de Pâques, elles aussi tristes héritières d’Ève. Toutes ensemble deviennent l’Épouse du Cantique, cédant la place à la nouvelle Ève, « cause de notre joie ». Et elle est cause de notre joie par la place qu’elle a tenue à l’égard de Celui qui est notre joie, amen. 

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