La pause liturgique : Offertoire Benedicite gentes (dimanches après Pâques)

Publié le 02 Mai 2026
grégorien louis-marie vigne offertoire

Offertoire du 6 dimanche de Pâques – 5 dimanche après Pâques

Traduction Peuples, bénissez notre Dieu ! Faites retentir sa louange, car il rend la vie à notre âme, il a gardé nos pieds de la chute. Béni soit Dieu qui n’a pas écarté ma prière, ni détourné de moi son amour !

Ps 65, 8, 9, 20

 

Commentaire spirituel

Le texte de cet offertoire unit trois versets (8, 9 et 20) du beau psaume 65 (66 selon l’hébreu) qui est tout entier un chant de louange, une invitation universelle à célébrer le Créateur et le Rédempteur de son peuple. En cela, il s’inscrit très bien dans la liturgie pascale qui n’a d’autre dessein que de magnifier l’œuvre salvatrice du Seigneur. Avec les deux premiers versets, le psalmiste s’adresse aux Nations, leur demandant de louer Dieu pour l’action éclatante dont il a été le bénéficiaire ; et dans le dernier verset, son âme s’épanche directement en Dieu lui-même pour le remercier et le bénir.

Une remarque s’impose toutefois : dans l’Ancien Testament, seul le Peuple de Dieu est objet de la bienveillance divine. Les Nations sont au service du plan divin qui le concerne lui, exclusivement. Par conséquent, il ne faut pas s’y tromper : si le psalmiste invite les Nations à louer Dieu, ce n’est pas pour les inclure dans la bénédiction divine, mais seulement pour les forcer à constater, à reconnaître, voire à subir l’amour de prédilection qui entoure l’élu du Seigneur.

Les Nations sont exclues du salut, elles ne servent qu’à le manifester, nullement à en bénéficier. L’universalité de la louange est donc porteuse d’une prodigieuse inégalité : Israël loue son Sauveur, et oblige les Nations à louer le Sauveur d’Israël, et non leur Sauveur à elles. L’histoire du Peuple de Dieu est marquée profondément par ce particularisme restrictif. Il revenait à l’Église, d’ouvrir en grand les perspectives du salut à l’humanité tout entière.

Car désormais, avec la mort et la Résurrection du Christ, les nations ne sont plus exclues mais inclues dans le plan rédempteur, à titre de bénéficiaires. Durant la vie terrestre de Jésus, on pressent cette ouverture au monde entier. Jésus loue la foi du centurion qui l’empêche de se déplacer jusque dans sa maison pour opérer le miracle de guérison qu’il espère ; un autre centurion, au pied de la Croix, reconnaît que Jésus était vraiment le Fils de Dieu. Sans tarder, les Actes des Apôtres manifestent que le fait d’admettre les païens au baptême est conforme à l’enseignement de Jésus, à sa volonté universelle de salut.

« Alors Pierre prit la parole et dit : “En vérité, je le comprends, Dieu est impartial : il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes. Telle est la parole qu’il a envoyée aux fils d’Israël, en leur annonçant la bonne nouvelle de la paix par Jésus Christ, lui qui est le Seigneur de tous.” » (Ac 10, 34-36)

« En entendant ces paroles, […] ils rendirent gloire à Dieu, en disant : “Ainsi donc, même aux nations, Dieu a donné la conversion qui fait entrer dans la vie !” » (Ac 11, 18)

Désormais, la grâce peut entrer à flots dans l’humanité tout entière, et la prière du psalmiste devient vraie, sans duplicité, sans arrière-pensée. Les nations ne sont plus contraintes à la louange par l’action de Dieu qui s’exerce contre elles au seul profit du Peuple de Dieu : elles sont devenues le Peuple de Dieu.

On peut dire aussi que ce n’est pas seulement l’Église, issue de tous les peuples de la terre, mais c’est le Christ ressuscité, tête et corps, qui chante cet offertoire. Dieu a rendu la vie au Seigneur dans son humanité ; il n’a pas écarté de lui sa prière ni détourné de lui son amour ; et de même, Dieu n’abandonne jamais son Église, corps mystique du Christ, qui vit de sa vie divine, au milieu même des fluctuations sans nombre de son histoire sur la terre.

 

Commentaire musical

 

Benedicite gentes Partition offertoire

 

Voici un offertoire du 2 mode, relativement long, très calme, très serein, qui court un peu le risque de la monotonie si on ne prend pas soin de mettre en valeur les quelques saillies mélodiques qui émergent d’une grande régularité et modestie générale, si on ne veille pas non plus à donner à cette pièce un mouvement d’ensemble léger et vivant.

Dom Baron définit cette mélodie ainsi :

« Elle a très peu d’étendue ; le retour répété des notes longues sur le Fa, la fixe sur une ligne d’où elle ne s’écarte que par échappée. »

« Elle n’a pas d’éclat : ni l’invitation n’est pressante, ni la formule de bénédiction ardente. »

« Elle se développe dans une atmosphère de douceur, de paix, de sérénité joyeuse, surtout, qui est bien celle dans laquelle on se plaît à évoquer le Christ, entre la Résurrection et l’Ascension. » (1)

Tout cela n’empêche pas le maître de chœur de Kergonan de se lancer dans une longue analyse, très détaillée, de cette pièce, preuve qu’elle recèle en elle-même, et derrière son caractère apparemment inexpressif, des trésors spirituels qu’il est bon de contempler.

L’intonation part du grave et y demeure, ne s’élevant pas au-dessus du Mi, c’est-à-dire ne rejoignant même pas la dominante de ce mode, le Fa, dominante pourtant la plus grave de tout l’ensemble des modes grégoriens. Le double La initial revient à deux reprises au cours de cette intonation qui n’a donc rien d’allègre. Il s’agit plutôt d’une invitation profonde et sérieuse, et le mouvement est plutôt large, notamment sur le premier mot, benedícite, verbe qui exprime l’invitation à l’action de grâce ou la louange.

Il sera bon de ménager une petite distinction entre les deux mots de cette intonation, c’est-à-dire de faire planer un tout petit peu la dernière note du podatus final de benedícite, avant de prendre le mot gentes avec une certaine souplesse et légèreté, sans à-coup et avec un grand legato, ce qui va permettre de lancer le mouvement sur l’incise suivante.

C’est le premier jaillissement de cette pièce, modeste, mais qui contraste un peu déjà avec la gravité de l’intonation. Dom Baron a remarqué que la mélodie de ce Dóminum Deum évoque l’introït de la messe de Minuit, Dóminus dixit ad me, rapprochement qui donne beaucoup de charme à ce petit passage, et du coup à toute la pièce qui en est comme embaumée.

On peut noter une certaine complaisance dans le traitement mélodique de l’adjectif possessif nostrum, qui s’achève au grave et qui mérite d’être donné dans un mouvement légèrement élargi par rapport à ce qui a précédé.

À l’inverse, le petit passage syllabique qui suit, sur obaudíte, sert à redonner du mouvement. L’accent de ce verbe invitatoire est ferme et bien mis en valeur par la distropha sur le double Fa. L’épisème qui affecte le podatus final de ce mot ne doit pas arrêter le mouvement qui garde sa légèreté sur vocem, qui plane et se dilate, avant que la première phrase ne s’achève, sur laudis ejus, sur une cadence plus légère et gracieuse, qui n’est pas sans rappeler, elle aussi, l’introït Dóminus dixit de la messe de Minuit (Fílius meus es tu).

La seconde phrase repart de façon plus ferme. Là encore, l’accent de pósuit est souligné par le double Fa. Et la mélodie, cette fois, ne s’arrête pas ; elle atteint pour la première fois et à deux reprises le La, sommet de toute la pièce. L’œil avisé de Dom Baron remarque une nouvelle similitude de notre offertoire, cette fois avec le graduel de la messe de Minuit, entre qui pósuit et in splendóribus, liens précieux entre les deux pôles de l’année liturgique qui sont juste unis mélodiquement ici discrètement.

L’intensité de ce passage, en tout cas, se propage et s’amplifie même, sur les mots ánimam meam, dotés de longues ternaires qui doivent être bien vivantes. Ad vitam reprend la mélodie de la finale de vocem, mais la cadence n’est pas la même et celle-ci, très jolie également, très légère, conduit plus directement vers la suite de la pièce.

À deux reprises, sur la finale de dedit et sur celle de commóveri, on retrouve cette petite cadence suspensive si charmante, rencontrée deux fois déjà sur vocem et sur ad vitam. Insistance qui est celle de l’action de grâce et de l’émerveillement que la mélodie sait rendre bien contagieux. Il n’empêche que tout ce passage est très ferme, et débouche d’ailleurs sur les mots pedes meos qui traduisent la fermeté de la démarche du Sauveur ou de son Église.

La troisième phrase, enfin, même si elle reprend les thèmes mélodiques des phrases précédentes, notamment cette petite formule fleurie Fa-Sol-Fa-Fa, sur Dóminus, véritable petite ritournelle ou refrain, est encore plus ferme et plus large, plus assurée. C’est la prière d’action de grâce qui jaillit et s’étend. Dom Baron exprime cela avec justesse et profondeur :

« Le Christ a fini d’inviter à la louange, et d’énumérer les bienfaits qu’il a reçus. Il semble désormais fixé sur le Père, il ne voit que lui, et c’est à lui seul qu’il chante sa gratitude. Elle jaillit en une émouvante exclamation : Benedíctus Deus… La mélodie, tout en gardant sa joie délicate, épouse cette immobilité de l’âme Onze fois en trois lignes les distrophas et les tristrophas reviennent se poser sur le Fa, chargées d’amour reconnaissant, rivées, elles aussi, à cette teneur, comme le regard du Fils sur le Père. (2) »

On peut souligner la grande fermeté de qui non amóvit, évoquant de façon négative l’exaucement de la prière du serviteur de Dieu. Cette mélodie reprend d’ailleurs celle de benedíctus, avant de plonger au grave de façon très belle et très significative du mystère de la prière. On peut noter aussi l’insistance évidente sur les mots et misericórdiam, avec les deux tristrophas encadrant un petit passage syllabique.

Le torculus qui conclut ce mot d’amour, conduit à la belle et soudaine envolée de suam, si extatique dans sa brièveté, même si celle-ci se prolonge, en quelque sorte, sur le pronom personnel me qui unit le bénéficiaire au bienfait.

Mais le dernier mot revient à la louange et c’est l’alléluia, qui possède les mêmes caractéristiques musicales que celles de toute la pièce avec ses longues tenues sur le Fa et sa cadence finale très ferme, bien élargie, bien goûtée, comme un beau point d’orgue à ce chant d’amour et de reconnaissance.

 


1. Dom Baron, L’expression du chant grégorien, Kergonan, 1948, t. 2, page 66.

2. Ibid., p. 68.

 

>> à lire également : Dossier | Vatican, guerre et paix (1/3) : La papauté au risque de la guerre et de la paix

 

Un moine de Triors

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